▶️ Série « L'ESS en pratique » #2
Cet article est le deuxième d'une série de 4 consacrée à l'Economie Sociale et Solidaire (#ESS). 🔗 Article 1 : L’Économie Sociale et Solidaire : ni secteur marginal, ni utopie 🔗 Article 3 : 🔗 Article 4 :
Ce que c'est vraiment — du contrat CAPE au statut d'associé — et pourquoi ce modèle tient ses promesses depuis 25 ans.
Pourquoi choisir entre être entrepreneur et être salarié ? Entre la liberté et la protection sociale ? Entre l'indépendance et le collectif ?
La plupart des personnes qui se lancent à leur compte posent cette question — et y répondent, souvent par défaut, par le statut de micro-entrepreneur ou la création d'une société. Il existe pourtant un troisième chemin, moins connu, qui propose de ne pas choisir : la Coopérative d'Activité et d'Emploi, ou CAE.
Le modèle existe depuis 1995 en France. Il a été encadré juridiquement par la loi du 31 juillet 2014 relative à l'Économie Sociale et Solidaire. Aujourd'hui, une centaine de CAE regroupent plus de 10 000 entrepreneurs-salariés dans des secteurs très variés : conseil, formation, artisanat, culture, transition écologique, accompagnement social.
👉Cet article explique concrètement comment ça fonctionne — de l'entrée dans la coopérative au statut d'associé, en passant par l'accompagnement, les services mutualisés et la gouvernance. Sans langue de bois.
Note personnelle : je suis Entrepreneure Salariée Associée au sein de la CAE ELYCOOP depuis 2017
#1
Qu'est-ce qu'une CAE ? La distinguer des modèles voisins
Une Coopérative d'Activité et d'Emploi est une entreprise partagée dont l'objet est d'accompagner des entrepreneurs dans le développement de leur activité, tout en leur offrant le statut de salarié. Elle prend la forme juridique d'une SCOP (Société Coopérative et Participative) ou d'une SCIC, avec une gouvernance démocratique : un entrepreneur = une voix, quelle que soit la taille de son chiffre d'affaires.
Ce qui distingue la CAE de ses voisins
- 📍Portage salarial : le porté réalise des missions pour le compte de clients, mais il n'est pas accompagné dans le développement de son activité. Le portage est une solution administrative. 🟩La CAE est une entreprise commune.
- 📍Couveuse d'entreprise : elle accueille des porteurs de projets en phase de test, souvent sur une durée courte et sans contrat de travail. 🟩La CAE va plus loin : elle offre un contrat salarié et s'inscrit dans une durée longue.
- 📍Micro-entrepreneuriat : l'auto-entrepreneur est seul. Pas de protection sociale complète, pas d'accès au chômage, pas d'accompagnement structuré. 🟩La CAE apporte ce que le micro-entrepreneuriat ne peut pas offrir.
⚖️ Cadre légal : La loi du 31 juillet 2014 relative à l'ESS définit la CAE comme une entreprise ayant « pour objet principal l'appui à la création et au développement d'activités économiques par des entrepreneurs personnes physiques ». Elle instaure deux contrats spécifiques : le CAPE (Contrat d'Appui au Projet d'Entreprise) à l'entrée, et le CESA (Contrat d'Entrepreneur Salarié Associé) pour les membres associés.
Le parcours d'entrée : de la curiosité au contrat
Intégrer une CAE ne se fait pas du jour au lendemain.
Le processus est progressif, ce qui est une force : il permet de tester l'adéquation entre le projet et le modèle avant tout engagement.
Pour ma part, j'ai découvert le modèle des CAE lors d'un entretien réseau, à un moment où j'étais en questionnement sur la suite de mon parcours professionnel. J'ai poussé la porte de la réunion collective d'information chez Elycoop, je me suis sentie chez moi, et depuis 2017 je m'y sens toujours à ma place.
🔖Étape 1 — La réunion d'information collective
La plupart des CAE organisent régulièrement des réunions d'information — en présentiel ou en visioconférence — pour présenter le modèle à des personnes intéressées. C'est le moment de comprendre le fonctionnement, de poser des questions, et de rencontrer d'autres entrepreneurs déjà dans la coopérative.
💡Chez Elycoop, par exemple, ces temps s'appellent des « Topp Express », "Topp Café" ou des Portes Ouvertes. Un agenda de ces rencontres est disponible en ligne.
🔖Étape 2 — Le rendez-vous individuel
Un entretien individuel avec un chargé d'accompagnement permet d'évaluer la nature du projet, son stade de développement et son adéquation avec le modèle coopératif.
La CAE n'est pas une solution pour tout le monde : elle suppose d'avoir (ou d'être en train de développer) une activité économique réelle, de savoir trouver ses clients (ou d'être prêt à apprendre à le faire), et d'accepter que son salaire dépende de son chiffre d'affaires.
🔖Étape 3 — La signature du CAPE
Si le projet est retenu, l'entrepreneur signe un Contrat d'Appui au Projet d'Entreprise (CAPE).
Ce contrat-cadre définit les engagements réciproques entre la CAE et l'entrepreneur : accompagnement, accès aux services mutualisés, formation, utilisation du numéro SIRET de la coopérative, ...
⚖️ Le CAPE en pratique : Durant la période CAPE, l'entrepreneur n'est pas encore salarié : il ne perçoit pas de salaire automatique. Sa rémunération dépend entièrement du chiffre d'affaires qu'il génère. En revanche, il peut continuer à percevoir ses allocations France Travail (ARE) s'il en bénéficie — ce qui constitue un filet de sécurité important pour les porteurs de projets en transition. La durée du CAPE est en principe de 12 mois, renouvelable deux fois (soit jusqu'à 3 ans maximum).
#2
L'accompagnement au quotidien : bien plus qu'un service administratif
C'est souvent la dimension la moins bien comprise de l'extérieur. La CAE n'est pas un simple hébergement administratif : elle est censée accompagner le développement de l'activité. Cet accompagnement prend plusieurs formes.
Le chargé d'accompagnement : votre phare dans la nuit
Chaque entrepreneur est suivi par un chargé d'accompagnement (ou « accompagnateur »), interlocuteur régulier qui suit l'évolution de l'activité, aide à dénouer les blocages et joue un rôle de conseil de proximité.
Ce n'est pas un contrôleur — c'est un appui. La relation peut-être bimestrielle, mensuelle, trimestrielle ou semestrielle selon les besoins du moment.
Les ateliers collectifs : bacs à sable pour bébés entrepreneurs
La CAE propose des ateliers thématiques pour monter en compétences sur le "métier d'entrepreneur" — au-delà du métier technique que l'on exerce.
Les thématiques habituelles couvrent :
- La construction du modèle économique (business model, tarification, positionnement)
- Le développement commercial : trouver ses premiers clients, construire un argumentaire, prospecter
- La communication et la présence en ligne
- La construction et l'animation de son réseau professionnel
- La gestion financière de base (lire un tableau de bord, comprendre sa situation de trésorerie)
💡Ces ateliers sont souvent animés par des membres expérimentés de la coopérative ou par des chargés d'accompagnement. Leur dimension collective est un atout : on y apprend autant des autres entrepreneurs que des formateurs.
👉Ces moments ont été précieux lors de mon démarrage, ils m'ont permis d'aborder tous les sujets que je redoutais, dans un cadre bienveillant où on progresse à son rythme, en fonction des déclics et des rencontres.
La dimension collective : le réseau comme ressource
C'est l'une des richesses les moins visibles — et les plus précieuses — du modèle.
Au sein d'une CAE, les entrepreneurs peuvent partager des projets, répondre collectivement à des appels d'offres, se recommander mutuellement, construire des offres pluridisciplinaires.
🔎Exemple concret : Une graphiste, un consultant en stratégie et une formatrice peuvent ainsi constituer une équipe ad hoc pour répondre à un marché que chacun ne pourrait remporter seul.
💡Elycoop, qui réunit plus de 150 entrepreneurs-salariés et s'inscrit dans un réseau inter-coopératif lyonnais de 1000 personnes (Co-hop), illustre bien ce que peut devenir cette dimension collective quand elle est cultivée dans la durée. Elycoop est également adhérente à l'URSCOP, et à la Fédération des CAE.
#3
Les services mutualisés : ce que la CAE porte à votre place
L'un des arguments les plus concrets en faveur de la CAE, c'est ce dont l'entrepreneur n'a pas à s'occuper — parce que la coopérative le prend en charge collectivement.
- 📍La comptabilité et le recouvrement : l'équipe support de la CAE gère les aspects comptables, établit les bulletins de salaire, peut réaliser vos relances clients, ... 🟩L'entrepreneur se concentre sur son activité.
- 📍L'assurance professionnelle : mutualisée à l'échelle de la coopérative, elle couvre l'ensemble des entrepreneurs sans que chacun ait à négocier individuellement un contrat.
- 📍L'accès aux certifications et qualifications d'entreprise : l'entrepreneur utilise le numéro SIRET de la CAE, et bénéficie par là même des certifications obtenues collectivement. 🟩Chez Elycoop, la certification Qualiopi (organisme de formation) profite ainsi à l'ensemble des formateurs membres de l'Organisme de Formation.
- 📍Les outils de gestion partagés : logiciels de suivi d'activité, espace cloud sécurisé, outils collaboratifs — mutualisés et donc accessibles sans investissement individuel.
💡 Ce que ça change concrètement : Un entrepreneur en CAE peut se lancer sans avoir à créer de société, sans comptable propre, sans avoir à négocier une assurance professionnelle, sans investir dans des outils coûteux. Le coût de cette mutualisation est la contribution versée à la coopérative — en général entre 10 et 12 % du chiffre d'affaires. Ce pourcentage finance les services mutualisés, l'accompagnement et le fonctionnement de la structure.
#4
Le statut d'Entrepreneur Salarié
Dès lors que l'activité génère un chiffre d'affaires suffisant, l'entrepreneur peut être rémunéré sous forme de salaire. C'est là la différence fondamentale avec le statut de micro-entrepreneur ou de travailleur indépendant classique.
Le CESA : Contrat d'Entrepreneur Salarié Associé
Le Contrat d'Entrepreneur Salarié Associé (CESA), instauré par la loi ESS de 2014, est le contrat qui formalise la relation entre l'entrepreneur et la CAE. Il s'agit d'un contrat de travail à durée indéterminée — mais d'un genre particulier : il n'y a pas de lien de subordination.
Les droits attachés au statut
Être entrepreneur salarié, c'est bénéficier de l'ensemble de la protection sociale attachée au salariat :
- Cotisations retraite (régime général)
- Couverture maladie et prévoyance
- Droit aux allocations chômage (rechargement des droits France Travail en cas de baisse d'activité)
- Mutuelle d'entreprise
- Congés payés
⚖️ Différence avec le micro-entrepreneuriat : Le micro-entrepreneur cotise à un régime simplifié qui lui ouvre des droits à la retraite limités et ne lui donne pas accès au chômage en cas de cessation d'activité. L'entrepreneur salarié d'une CAE cotise au régime général : ses droits sont identiques à ceux de tout salarié. C'est l'une des raisons pour lesquelles ce modèle est particulièrement adapté aux personnes qui souhaitent développer une activité indépendante sur le long terme.
⚠️ Celà implique que le chiffre d'affaires généré couvre les cotisations salariales ET patronales

La question de la rémunération
Le salaire de l'entrepreneur salarié est directement lié à son chiffre d'affaires : il correspond au CA encaissé, après déduction de la contribution à la CAE, des charges sociales patronales et salariales, et des frais professionnels éventuels.
Il n'y a pas de salaire minimum garanti par la CAE — c'est l'activité qui génère la rémunération. Par contre, il y a un salaire fixe minimal à générer pour pouvoir rester au sein de la CAE (afin que les CAE ne se transforment pas en usine à précarité).
C'est la différence fondamentale avec un emploi salarié classique, et la condition d'accès au modèle : il faut être capable de développer sa clientèle.
Qu'est-ce qui se passe quand le moment d'arrêter est venu ?
Au fil du temps, chaque entrepreneur alimente un compte courant destiné à financer la fin de son activité.
L'objectif ? ne pas mettre enpéril le collectif si une activité ne génère plus suffisamment de chiffre d'affaires et que l'entrepreneur doit arrêter. Chacun provisionne ainsi pour financer sa propre fin de contrat.
On peut également décider d'arrêter son activité à tout moment, dans ce cas on solde ses comptes, on fait un pot de départ et on s'envole vers de nouvelles aventures.
#5
Devenir associé·e : la dimension coopérative
La CAE n'est pas qu'un cadre de travail. C'est une coopérative — c'est-à-dire une entreprise dont les membres sont aussi les propriétaires et les décideurs. Cette dimension est au cœur du modèle.
Le sociétariat : quand et comment ?
Après une période variable selon les CAE — souvent autour de trois ans —, l'entrepreneur peut/doit candidater au sociétariat, c'est-à-dire devenir associé de la coopérative.
Cette démarche est volontaire et implique un investissement au capital de la SCOP. Si on ne souhaite pas devenir sociétaire, il faut généralement quitter la CAE.
Ce que ça change : 1 personne = 1 voix
En devenant associé·e, l'entrepreneur acquiert un droit de vote en Assemblée Générale.
Le principe coopératif est strict : peu importe le chiffre d'affaires, chaque associé·e dispose d'une et une seule voix. C'est la base de la gouvernance démocratique.
Concrètement, cela signifie participer aux décisions qui engagent la coopérative : taux de contribution, services mutualisés, orientations stratégiques, répartition des bénéfices. Les associés décident ensemble.
La gouvernance en pratique : l'exemple Elycoop
Elycoop illustre ce que peut devenir une gouvernance coopérative mature. La coopérative s'est dotée d'un Projet Politique et Stratégique (PEPS), co-construit par les entrepreneurs-sociétaires et l'équipe support.
Elle fonctionne en cercles thématiques — transition écologique, inclusion, qualité de vie au travail — qui associent réflexion stratégique et mise en œuvre opérationnelle.
Cette organisation n'est pas cosmétique : elle implique réellement les membres dans les choix qui structurent la vie de la coopérative.
Les principes SCOP sur la répartition des richesses
- 📍Les réserves sont impartageables : elles restent dans la coopérative et garantissent sa pérennité.
- 📍Les bénéfices sont répartis selon des règles décidées collectivement : participation des salariés, intéressement, mise en réserve.
- 📍En cas de dissolution, les réserves ne peuvent pas être distribuées aux associés — elles sont transférées à d'autres structures de l'ESS.
💡 Être à la fois entrepreneur, salarié et associé. C'est le propre du modèle CAE : la même personne développe son activité en autonomie (entrepreneur), bénéficie de la protection du salariat (salarié), et co-décide des orientations de la structure qui l'héberge (associé). Cette triple posture est exigeante — elle demande de l'investissement dans la vie collective — mais elle est aussi source de cohérence et de sens.

Conclusion
La CAE n'est pas une solution universelle. Elle suppose trois choses que toutes les personnes qui se lancent à leur compte ne peuvent pas ou ne souhaitent pas faire :
- Générer son propre chiffre d'affaires — la CAE n'apporte pas de clients, elle accompagne à en trouver.
- Accepter une rémunération variable — liée à l'activité, sans filet de salaire fixe garanti.
- S'investir dans la vie collective — ateliers, temps d'échange, vie coopérative. Ce n'est pas une obligation formelle, mais c'est la condition pour tirer pleinement parti du modèle.
Pour celles et ceux qui souhaitent concilier autonomie professionnelle et protection sociale, liberté de développement et appartenance à un collectif, la CAE est un modèle qui tient ses promesses — et qui a 25 ans d'existence pour le prouver.
En France, une centaine de CAE sont référencées par la Fédération des CAE. Chacune a ses spécificités — secteurs d'activité accueillis, accompagnement proposé, culture interne. La première étape est de trouver la CAE dont l'identité correspond à votre projet.
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