Ma reprise d’Ă©tude en psychologie du travail me permet d’enrichir ma pratique professionnelle de nouvelles approches et de nouveaux outils. Cet article vise Ă vous faire dĂ©couvrir et Ă vous familiariser avec l’auto-confrontation croisĂ©e. Je me suis appuyĂ©e sur diffĂ©rents articles que vous retrouverez dans la partie Ressources.
L’auto-confrontation croisĂ©e est une mĂ©thode d’analyse du travail, enracinĂ©e dans la psychologie du travail et l’ergonomie. DĂ©veloppĂ©e dans le cadre de la clinique de l’activitĂ© par des chercheurs tels qu’Yves Clot, cette approche permet une rĂ©flexion approfondie sur l’activitĂ© professionnelle, rĂ©vĂ©lant des dimensions souvent invisibles dans une auto-analyse simple.
L’auto-analyse du travail comme outil de dĂ©veloppement des compĂ©tences
L’importance de la pratique rĂ©flexive pour le dĂ©veloppement des compĂ©tences
đ L’auto-analyse du travail permet « dâaccĂ©lĂ©rer lâacquisition des savoirs et le dĂ©veloppement des compĂ©tences » en favorisant la prise de conscience des savoir-faire et des logiques qui les sous-tendent. La formation Ă l’auto-analyse est un « instrument durable dâaccompagnement de [leur] dĂ©veloppement professionnel ».
đ L’intervention en clinique de l’activitĂ©, via des techniques comme l’auto-confrontation, permet aux professionnels de « dâattraper ce qui leur Ă©chappe de leur mĂ©tier » et d’explorer « les possibilitĂ©s de dĂ©veloppement du pouvoir dâagir sur les mĂ©tiers ».
đ L’auto-confrontation croisĂ©e permet aux professionnels de « prendre conscience de ce quâon fait au moment mĂȘme ou lâon sâen dĂ©fait pour Ă©ventuellement le « refaire » ».
La verbalisation comme outil de prise de conscience et de transformation
đ Le questionnement de l’intervenant lors de l’auto-analyse guide le professionnel à « verbaliser les actions, les moyens associĂ©s Ă ces actions ou instruments, les gestes ou maniĂšres de faire », puis à « expliquer et analyser les opĂ©rations d’orientation et de contrĂŽle de ses actions ». L’objectif est d’aller au-delĂ de la simple description pour atteindre la conceptualisation de l’activitĂ©.
đ L’intervenant en adoptant une posture « naĂŻve » et en questionnant le « comment » des actions, favorise la verbalisation des Ă©carts entre le travail prescrit et le travail rĂ©el.
đL’auto-confrontation croisĂ©e, par la mĂ©diation de la vidĂ©o et du dialogue, permet aux professionnels de « mettre en mots » leur activitĂ© et d’analyser les Ă©carts entre leurs styles d’actions et le genre professionnel.
L’activitĂ© de travail comme un ensemble d’Ă©lĂ©ments interdĂ©pendants
đ L’analyse de l’activitĂ© doit prendre en compte non seulement les actions rĂ©alisĂ©es, mais aussi « les effets des actions », « les outils utilisĂ©s », et « lâespace de travail ». Le schĂ©ma de comprĂ©hension de la situation de travail est un outil central pour apprĂ©hender cette complexitĂ©.
đ La mĂ©thode d’analyse doit apprĂ©hender « de maniĂšre globale lâactivité » et tenir compte du contexte institutionnel, social et Ă©conomique. La distinction entre deux temporalitĂ©s – celle de l’intervention et celle de la recherche – est un moyen de gĂ©rer cette complexitĂ©.
đ L’analyse de l’activitĂ© doit prendre en compte non seulement l’activitĂ© rĂ©alisĂ©e, mais aussi « ce qui ne se fait pas », « ce que lâon aurait voulu ou pu faire ». Le concept de « genre professionnel » permet d’analyser la dimension collective et historique de l’activitĂ©.
La transformation de l’activitĂ© par l’action
đL’auto-analyse du travail a des effets diffĂ©rĂ©s sur les interactions de tutorat en milieu de travail, en enrichissant le contenu des interactions et en encourageant la rĂ©flexion sur l’action. L’auto-analyse est un « facteur de conversion utilisable dans le long terme » pour le dĂ©veloppement des compĂ©tences.
đ« Lâintervention, nous lâavons vu, prĂ©cĂšde la recherche ». C’est par l’action et la transformation du travail que la comprĂ©hension et le dĂ©veloppement des compĂ©tences sont possibles.
đL’auto-confrontation croisĂ©e favorise la transformation de l’activitĂ© en permettant aux professionnels de « sâengager dans des controverses professionnelles portant sur les genres Ă partir des styles de leurs actions ».
Origine et fondements de l’auto-confrontation croisĂ©e
Une perspective sur le travail
âïž L’auto-confrontation croisĂ©e trouve ses origines dans la clinique de l’activitĂ©, qui s’intĂ©resse Ă la dimension subjective du travail et Ă la dynamique des situations rĂ©elles.
Son postulat fondamental repose sur l’idĂ©e que le travail ne peut ĂȘtre entiĂšrement compris sans examiner l’expĂ©rience vĂ©cue des travailleurs.
Les rĂšgles formelles d’un mĂ©tier n’expliquent pas toujours comment les individus rĂ©agissent face aux variabilitĂ©s et aux imprĂ©vus de leur environnement de travail.
Concepts clés
âïž Les fondements de l’auto-confrontation croisĂ©e s’appuient notamment sur des concepts issus de la thĂ©orie de l’activitĂ©, en intĂ©grant les contributions de Vygotski et Leontiev. Cette mĂ©thode valorise la mĂ©diation par autrui et l’importance du discours dans la comprĂ©hension de l’activitĂ© humaine.
A qui s’adresse l’auto-confrontation croisĂ©e ?

đL’auto-analyse du travail peut ĂȘtre bĂ©nĂ©fique pour :
- Les travailleurs expérimentés : Pour expliciter leurs savoirs incorporés et les transmettre aux novices.
- Les novices : Pour dĂ©velopper leur capacitĂ© Ă analyser leur propre activitĂ© et Ă apprendre de l’expĂ©rience.
- Les tuteurs : Pour améliorer leurs pratiques de formation et accompagner le développement des compétences des apprentis.
- Les Ă©quipes de travail : Pour analyser collectivement les pratiques et identifier des pistes d’amĂ©lioration.
Mise en oeuvre de l’auto-confrontation croisĂ©e
Déroulé
â¶ïž Une fois la demande de l’organisation analysĂ©e et mise en discussion, aprĂšs avoir pu Ă©changer avec les parties prenantes pour expliquer la dĂ©marche et recueillir l’adhĂ©sion,aprĂšs avoir poser le cadre de l’intervention … la mise en Ćuvre de l’auto-confrontation croisĂ©e implique les 4 principales Ă©tapes clĂ©s suivantes :
- đ Capture vidĂ©o de l’activitĂ© : le travailleur est filmĂ©s lors de l’accomplissement de travail (une sĂ©quence est choisie en amont) en situation rĂ©elle. Cette Ă©tape est cruciale car elle fournit une base tangible pour l’analyse.
- đAuto-confrontation simple : le travailleur commente son propre travail face Ă l’intervenant. Cela permet une premiĂšre prise de conscience et une mise en mots de l’activitĂ©. Cependant, cette situation peut limiter l’exploration de l’activitĂ©, car l’opĂ©rateur peut inconsciemment s’adapter au regard de l’intervenant et rester sous l’influence du « genre professionnel », c’est-Ă -dire des normes et conventions du mĂ©tier. L’introduction d’un pair-expert dans l’auto-confrontation change radicalement la dynamique.
- đAuto-confrontation croisĂ©e : un pair-expert (ou plusieurs) visionne avec le travailleur prĂ©cĂ©demment filmĂ© les extraits vidĂ©o. Ils Ă©changent leurs points de vue sur les stratĂ©gies mises en Ćuvre, soulignant ainsi les diffĂ©rences individuelles et les pratiques collectives. Le regard du pair, qui partage les mĂȘmes rĂ©fĂ©rences et contraintes professionnelles, oblige le travailleur Ă justifier ses choix de maniĂšre plus prĂ©cise et Ă confronter son style à d’autres maniĂšres de faire. Cette confrontation dĂ©stabilise les repĂšres habituels et incite Ă reconsidĂ©rer les raisons des actions. Le travailleur est amenĂ© Ă s’interroger sur sa propre singularité au sein du collectif professionnel et Ă exprimer sa position par rapport aux diffĂ©rentes variantes du « genre professionnel »
- đSynthĂšse et interventions : les rĂ©sultats des sĂ©ances dâauto-confrontation sont utilisĂ©s pour identifier des leviers de dĂ©veloppement. Cette Ă©tape peut conduire Ă des transformations des pratiques de travail.
Outils utilisés
đ Plusieurs outils sont utilisĂ©s pour faciliter l’auto-analyse :
- Film de l’activitĂ© : Permet la mise Ă distance et l’observation objective de l’activitĂ©.
- SchĂ©ma de comprĂ©hension de la situation de travail : Fournit un cadre d’analyse et met en Ă©vidence les dĂ©terminants de l’activitĂ©.
- Dialogue-questionnement : Guide le travailleur dans l’explicitation et l’analyse de son activitĂ©.
Avantages et limites de l’auto-confrontation croisĂ©e
Avantages de l’auto-confrontation croisĂ©e
đ L’auto-analyse du travail prĂ©sente plusieurs avantages :
- Prise de conscience des compétences et savoirs tacites : permet de rendre explicites les connaissances et les savoir-faire professionnels souvent implicites.
- DĂ©veloppement de la rĂ©flexivitĂ© : encourage une rĂ©flexion critique sur ses propres pratiques et favorise l’apprentissage.
- AmĂ©lioration des compĂ©tences : permet d’identifier les points forts et les points faibles de son activitĂ© et de mettre en place des stratĂ©gies d’amĂ©lioration.
- Renforcement de la communication et de la collaboration : facilite les Ă©changes entre tuteurs et apprentis, et favorise la construction d’un langage commun.
- DĂ©veloppement d’un sentiment d’efficacitĂ© personnelle : contribue Ă renforcer la confiance en soi et le sentiment de maĂźtrise de son activitĂ©.
Limites de l’auto-confrontation croisĂ©e
đ MalgrĂ© ses nombreux avantages, l’auto-analyse du travail prĂ©sente certaines limites :
- NĂ©cessitĂ© d’un accompagnement : la prĂ©sence d’un intervenant qualifiĂ© est indispensable pour guider l’analyse et la rendre productive.
- RĂ©sistance au changement : certains travailleurs peuvent ĂȘtre rĂ©ticents Ă analyser leurs propres pratiques et Ă remettre en question leurs habitudes.
- Temps et ressources :Â l’auto-analyse du travail demande du temps et des ressources, ce qui peut ĂȘtre un frein Ă sa mise en Ćuvre.
Conclusion
đ L’auto-confrontation croisĂ©e se distingue comme une mĂ©thode innovante et puissante pour dĂ©velopper des compĂ©tences professionnelles et transformer les pratiques de travail. Elle offre une opportunitĂ© unique de revisiter et de réévaluer les activitĂ©s professionnelles grĂące Ă un dialogue enrichissant et une analyse approfondie, permettant de renforcer la rĂ©flexivitĂ© et d’amĂ©liorer la performance individuelle et collective. En intĂ©grant des perspectives variĂ©es et en rĂ©vĂ©lant les dimensions latentes du mĂ©tier, cette pratique favorise une prise de conscience accrue des compĂ©tences et savoirs tacites, tout en stimulant la communication et la coopĂ©ration au sein des Ă©quipes.
đL’application effective de l’auto-confrontation croisĂ©e peut entraĂźner des amĂ©liorations significatives non seulement dans les performances individuelles, mais aussi dans la dynamique globale de l’organisation. Elle encourage une culture de dĂ©veloppement continu et dâapprentissage par l’expĂ©rience, essentielle dans un environnement professionnel en perpĂ©tuelle Ă©volution. Bien que son intĂ©gration nĂ©cessite du temps et des ressources, l’investissement s’avĂšre ĂȘtre une dĂ©marche stratĂ©gique Ă long terme qui peut vĂ©ritablement transformer l’organisation.
đĄAlors que les organisations cherchent Ă s’adapter Ă des dĂ©fis toujours plus complexes, l’expĂ©rimentation de l’auto-confrontation croisĂ©e se prĂ©sente comme une approche pragmatique et riche de potentiel pour favoriser l’innovation et stimuler l’engagement des collaborateurs.
