Cliniques du travail et santé au travail

Santé au travail et Prévention

▶️ Série — L'approche clinique du travail

#4

Cet article est le quatrième d'une série de neuf consacrée à l'approche clinique du travail. 🔗 Article 1 : Pourquoi parler du travail au travail change tout 🔗 Article 2 : Travailler sur le travail : l'approche clinique pour transformer les pratiques professionnelles 🔗 Article 3 : Analyser le travail et mieux comprendre les réalités professionnelles : un enjeu clé pour les dirigeants et managers  🔗 Article 5 : Le genre professionnel et le style personnel : Pourquoi vos salariés ne travaillent pas tous de la même façon (et pourquoi c’est une bonne nouvelle) 🔗 Article 6 : L’auto-confrontation croisée : rendre visible ce que le travail réel contient d’invisible🔗 Article 7 : La dispute professionnelle : pourquoi le désaccord sur le travail est une ressource, pas un problème 🔗 Article 8 :  La clinique du travail dans les petites et moyennes organisations : conditions de réussite d'une intervention 🔗 Article 9 :  Clinique du travail et dialogue social : un pont nécessaire

En France, la psychologie du travail et la clinique du travail se sont développées en s’appuyant sur plusieurs approches théoriques et méthodologiques distinctes. Chacune de ces approches propose une lecture spécifique des relations entre l’individu, le travail et son environnement.

#1

Les approches cliniques du travail

Les approches cliniques du travail en France englobent divers courants, tels que la psychopathologie du travail, la psychodynamique du travail, la clinique de l'activité et la psychologie sociale clinique du travail. Elles entretiennent des relations privilégiées avec certains courants de l'ergonomie, la médecine du travail, la sociologie.

puzzle

Une approche collective du travail

Bien qu'inscrites dans le champ de la psychiatrie ou de la psychologie, ces approches partagent l'objectif de désindividualiser la question des risques psychosociaux. Autrement dit, elles s'attachent à soigner le travail, pas les individus

Le travail est pensé comme une activité sociale réalisée avec d’autres, pour d’autres, en fonction d’autres. 

Ces approches partagent un intérêt commun pour la mobilisation de l'intelligence en situation de travail et pour l'expérience vécue de l'activité, qu'il s'agisse du zèle dans la psychodynamique du travail ou de l'activité empêchée dans la clinique de l'activité. 

Elles valorisent également la parole des salariés sur ce qu'ils font, ainsi que la dimension collective du travail.

Les points communs sur le plan méthodologique

flèche
  • 📍Orientation qualitative, principe de la recherche-action (résoudre des problèmes spécifiques tout en produisant des connaissances théoriques), avec une distinction claire entre la commande (formellement exprimée par le commanditaire) et la demande (besoins réels ou préoccupations des salariés).
  • 📍Enquêtes menées avec des volontaires, souvent en petits groupes.
  • 📍Rejet du modèle d'expertise descendante : l'intervenant n'est pas là pour délivrer son savoir.
  • 📍Importance particulière accordée à la participation active des salariés dans la production des connaissances, à la restitution des résultats et aux dispositifs publics permettant la discussion de ces résultats au sein de l'organisation.

#2

La psychopathologie du travail

Courant né de la psychiatrie et des premiers rapprochements entre la folie et le travail, la psychopathologie du travail s'intéresse aux « travailleurs normaux » qui tombent malades à l'occasion du travail.

Ce courant analyse les relations entre les conditions de travail, les exigences professionnelles et les troubles psychologiques qui peuvent en résulter. Il se concentre sur l'étude des effets pathogènes du travail sur la santé mentale des individus.

La psychopathologie du travail vise à comprendre ces symptômes, à leur attribuer un sens, à établir un lien entre l'organisation du travail et l'organisation psychique propre à chaque travailleur.

Flèche post it

Les principales thématiques abordées

  • 🔖 Souffrance au travail : la souffrance psychique liée à l'organisation du travail, aux exigences excessives ou aux situations de harcèlement moral.
  • 🔖 Burn-out : syndrome d'épuisement émotionnel, mental et physique résultant d'une exposition prolongée au stress. Facteurs de risque : surcharge, manque de soutien, conflits de valeurs.
  • 🔖 Stress et anxiété au travail : souvent liés à des conditions exigeantes, à l'incertitude, à la pression temporelle ou à un manque d'autonomie.
  • 🔖 Harcèlement moral et violence psychologique : mécanismes d'humiliation, d'isolement, comportements dégradants et leur impact sur la santé mentale.
  • 🔖 Dépression liée au travail : induite par des échecs répétitifs, des conflits internes ou un environnement professionnel toxique.
  • 🔖 Conflits de valeurs et souffrance éthique : survient lorsque les salariés sont contraints d'adopter des comportements contraires à leurs valeurs professionnelles.
  • 🔖 Troubles psychosomatiques : manifestations physiques des troubles psychologiques (maux de tête, douleurs chroniques, troubles digestifs).
  • 🔖 Addictions liées au travail : comportements addictifs (alcool, médicaments) comme réponse à la souffrance ou au stress.
  • 🔖 Isolement social et marginalisation : impact de l'isolement professionnel dans des environnements compétitifs ou des formes de mise à l'écart.
  • 🔖 Changement et insécurité au travail : impact des restructurations, licenciements, précarité sur la santé mentale.
  • 🔖 Traumatismes liés aux accidents du travail : états de choc, syndromes de stress post-traumatique résultant de situations dangereuses.

Les apports de la psychopathologie du travail dans les petites et moyennes organisations

loupe

Dans une petite structure, la psychopathologie du travail vous invite à changer de lunettes face à l'absentéisme, aux arrêts répétés, aux « baisses de régime » inexpliquées. Avant de chercher une cause individuelle (« il est fragile », « elle ne supporte pas la pression »), elle vous invite à regarder l'organisation elle-même.

 

Questions concrètes à vous poser : Est-ce que certains postes ou certaines missions concentrent systématiquement les difficultés ? Les salariés disposent-ils d'une autonomie suffisante pour gérer les imprévus ? Existe-t-il des injonctions contradictoires non explicitées (réduire les coûts ET maintenir la qualité) ? Les conflits de valeurs sont-ils discutés ou ignorés ?

Dans les associations notamment, la souffrance éthique est fréquente : des professionnels recrutés pour leur engagement militant se retrouvent à faire du reporting administratif au détriment du sens de leur mission. Nommer ce conflit, c'est déjà commencer à le traiter.

#3

La psychodynamique du travail

La psychodynamique du travail s'inscrit dans le prolongement de la psychopathologie du travail.

Elle s'est construite dans la confrontation de 3 disciplines : psychanalyse, psychiatrie et ergonomie

Développée par Christophe Dejours, la psychodynamique du travail vise à comprendre l'expérience du sujet en lien avec son activité professionnelle. Elle met l'accent sur la capacité à donner du sens à la situation, à se protéger de la souffrance et à prévenir la maladie en mobilisant non seulement les ressources individuelles, mais aussi celles issues de la coopération et du collectif.

Flèche post it

Les concepts-clés

  • 🔖 Normalité : la santé est un équilibre fragile, un état instable, fruit d'un processus conflictuel. Ce n'est pas un état, c'est un combat.
  • 🔖 Centralité du travail : le travail exerce une influence déterminante sur la santé mentale. Il peut être pathogène mais aussi, quand les conditions sont réunies, constituer et consolider la santé. Personne n'échappe à cette centralité.
  • 🔖 Organisation du travail : division du travail, process, contenu des tâches, modalités de commandement. Les prescriptions tendent toujours à sous-évaluer la variabilité des situations réelles.
  • 🔖 Dialectique souffrance / plaisir : toute situation de travail implique la souffrance — on bute, on rencontre des obstacles, des imprévus. Cette souffrance a deux destins possibles : créatrice (on invente des astuces, des gestes, des ficelles) ou pathogène (quand la possibilité de la subvertir en plaisir est empêchée).
  • 🔖 Coopération et collectif : la coopération n'est pas donnée, elle exige des espaces d'élaboration collective. Sans délibération, pas de coopération ; sans coopération, pas de collectif.
  • 🔖 Reconnaissance : rétribution symbolique qui confère du sens à l'expérience du travail, y compris à la souffrance. Elle permet de transformer la souffrance en plaisir.
  • 🔖 Stratégies de défense collective : compromis implicitement inventés par les professionnels pour rétablir une « normalité » face aux dangers ou à l'angoisse. Ces stratégies peuvent prendre des formes surprenantes (humour noir, comportements provocateurs) qui sont des signaux à prendre au sérieux.

Les apports de la psychodynamique du travail dans les petites et moyennes organisations

loupe

Christophe Dejours nous dit que le travail peut être une ressource de santé — mais seulement si on lui laisse la place d'être vécu, discuté, investi. Dans une petite structure, cela se traduit par des questions très concrètes.

🔎Exemples de situations révélatrices : Une équipe qui développe un humour très noir autour des difficultés ? C'est probablement une stratégie de défense collective : le collectif tient ensemble face à quelque chose de difficile à nommer. Un salarié qui « fait plus que demandé » sans jamais se plaindre ? C'est le zèle — une ressource précieuse, mais qui s'érode si elle n'est jamais reconnue.

Questions à vous poser : Vos salariés ont-ils des espaces pour dire ce qui est difficile — sans risque de sanction ? La reconnaissance que vous exprimez porte-t-elle sur le travail réel (les efforts, les adaptations, les arbitrages) ou seulement sur les résultats ? Les coopérations qui existent dans vos équipes sont-elles visibles et soutenues, ou laissées à l'initiative informelle de quelques-uns ?

#4

La clinique de l'activité

Développée par Yves Clot, la clinique de l'activité vise à développer le pouvoir d'agir des collectifs professionnels en les engageant dans un processus de réflexion et de transformation de leur activité.

Contrairement à d'autres interventions qui se concentrent uniquement sur la réduction des risques, la clinique de l'activité cherche à transformer le travail lui-même de manière à le rendre plus soutenable et satisfaisant.

La clinique de l'activité considère l'activité comme un objet de discussion par ceux qui la réalisent, plutôt que comme un simple objet d'observation. Elle met en lumière les écarts entre le travail prescrit et le travail réel, et l'opportunité pour les travailleurs de développer un pouvoir d'agir qui préserve leur santé.

Flèche post it

Les concepts-clés

  • 🔖 Activité vs. tâche : l'activité inclut l'ensemble des stratégies mises en œuvre pour réaliser son travail, souvent en s'écartant de la tâche prescrite pour s'adapter aux contraintes réelles.
  • 🔖 Dispute professionnelle : confrontation constructive entre professionnels sur les critères de qualité de leur travail. Moteur de progrès.
  • 🔖 Le genre et le style : le genre = les normes collectives implicites qui régissent une pratique. Le style = la manière personnelle dont un individu s'approprie et renouvelle ces normes.
  • 🔖 Pouvoir d'agir : « vivre au travail c'est pouvoir y développer son activité, ses objets, ses outils, ses destinataires, en affectant l'organisation du travail par son initiative » (Clot).
  • 🔖 Sens : il y a perte de sens lorsque les buts de l'action divergent des aspirations personnelles sans qu'une alternative soit possible. Cette perte ampute le pouvoir d'agir.
  • 🔖 Efficience : économiser ses efforts est essentiel pour l'essor de l'activité. L'efficience libère l'esprit et ouvre la voie à la réalisation d'autres objectifs.
  • 🔖 Métier — 4 dimensions :
    • Impersonnelle : tâche prescrite par l'organisation.
    • Interpersonnelle : collègues, pairs, hiérarchie, bénéficiaires.
    • Transpersonnelle (genre professionnel) : l'histoire du métier, les règles construites par les professionnels eux-mêmes pour faire face au réel.
    • Personnelle (style) : la manière propre à chaque individu de faire avec l'expérience, d'y mettre sa patte.

Les apports de la clinique de l'activité dans les petites et moyennes organisations

loupe

La clinique de l'activité est peut-être la plus directement opérationnelle pour les petites structures. Son idée centrale : si on veut améliorer la santé et la qualité du travail, il faut créer des espaces où les professionnels peuvent discuter de leur travail réel — pas de leur satisfaction générale, pas du « comment ça va », mais du comment on fait concrètement.

🔎Exemple concret : Dans une association d'aide à domicile, les intervenantes passent leur temps à « bricoler » entre ce que le plan d'aide prescrit et ce que la personne a réellement besoin ce jour-là. Ce bricolage est invisible, non reconnu, et épuisant. Organiser une réunion où elles peuvent le mettre en mots — sans crainte d'être jugées — c'est déjà un acte de clinique de l'activité.

Questions à vous poser : Vos collaborateurs ont-ils la possibilité de dire ce qui « ne marche pas vraiment comme prévu » sans risquer d'être perçus comme incompétents ou récalcitrants ? Existe-t-il des espaces de discussion sur le travail réel, distincts des réunions d'information ou de gestion ? Les anciens peuvent-ils transmettre leur savoir-faire informel aux nouveaux — au-delà des fiches de procédures ?

papier

Conclusion

Les approches cliniques du travail ne s’opposent pas frontalement à l’approche par les risques — elles la dépassent. Comprendre leur différence de logique est essentiel pour choisir les bons outils face à une situation de travail dégradée.

Les approches cliniques du travail ne s’opposent pas frontalement à l’approche par les risques — elles la dépassent. Comprendre leur différence de logique est essentiel pour choisir les bons outils face à une situation de travail dégradée.

L’approche par les risques : nécessaire, mais insuffisante

💡L’approche par les risques est aujourd’hui la référence légale en matière de santé au travail. Elle s’incarne notamment dans le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP), obligation pour tout employeur, qui recense et hiérarchise les risques auxquels sont exposés les travailleurs — y compris les risques psychosociaux depuis la réforme de 2021.

👉Sa logique est défensive et curative : identifier ce qui peut nuire, réduire l’exposition, traiter les symptômes. Elle a le mérite de la clarté et de la mesurabilité. Mais elle présente une limite structurelle : elle s’intéresse à ce qui manque, à ce qui défaille, à ce qui expose — rarement à ce qui tient, à ce qui permet de tenir, à ce qui donne envie de venir travailler.

⚠️Dans beaucoup de petites structures, l’approche par les risques se traduit par une enquête RPS (questionnaire anonyme, restitution, plan d’action), puis… le silence. Les salariés ont répondu, les résultats ont été présentés, des actions ont été annoncées. Mais le travail lui-même — sa réalité, ses tensions, ses empêchements — n’a pas été discuté.

L’approche clinique : une logique de ressources

💡Les cliniques du travail adoptent une logique inverse : non pas « qu’est-ce qui nuit ? » mais « qu’est-ce qui permet de travailler bien, et comment le développer ? » Elles s’intéressent aux ressources psychologiques, collectives et organisationnelles qui permettent aux travailleurs de tenir, de se développer et de préserver leur santé.

👉Cette logique est offensive et constructive : elle part du travail vivant, de l’activité réelle, des collectifs qui font tenir les organisations au quotidien — souvent bien au-delà de ce que les prescriptions prévoient — pour transformer les situations de l’intérieur.

Elle ne remplace pas le DUERP — elle le complète et lui donne du sens. Un plan de prévention qui ignore ce que les travailleurs font réellement restera lettre morte. Une intervention clinique qui ne s’inscrit pas dans une démarche de prévention globale risque de ne pas trouver sa place institutionnelle.

 Approche par les risquesApproche clinique du travail
Question de départQu’est-ce qui peut nuire ?Qu’est-ce qui permet de bien travailler et de tenir ?
LogiqueDéfensive — réduire les facteurs de dangerOffensive — développer les ressources et le pouvoir d’agir
Objet d’analyseLes facteurs de risque (individuels, collectifs, organisationnels)L’activité réelle, le travail vécu, les collectifs professionnels
Rôle des travailleursSujets évalués et informésActeurs de l’analyse et de la transformation
Posture de l’intervenantExpert qui évalue et préconiseFacilitateur qui accompagne le collectif dans son propre diagnostic
Référence légaleDUERP, plan de prévention, fiches de posteANI QVT 2013, accord QVCT, espaces de discussion sur le travail
Limite principaleNe touche pas au travail réel ; peut rester purement formelExige du temps, une posture de confiance, et un portage institutionnel

 

🔑 Ce que ces trois courants ont en commun — et ce que ça dit à votre organisation

Psychopathologie, psychodynamique, clinique de l'activité : trois angles différents sur la même réalité. Ce qui les unit, c'est une conviction partagée : la santé au travail n'est pas un état à préserver, c'est une dynamique à soutenir.

Pour une TPE-PME ou une association, cela se traduit par un changement de posture fondamental :

➤ Moins : « Comment faire en sorte que les gens aillent bien ? »

➤ Plus : « Comment faire en sorte que le travail lui-même soit vivable, reconnu et discutable ? »

La suite de cette série vous donnera des outils concrets pour engager cette transformation : le genre professionnel et le style personnel, l'auto-confrontation croisée, les espaces de dispute professionnelle.