Violence et harcèlement au travail : tour d’horizon complet issu d’un rapport diffusé par l’OIT

Violence et harcèlement au travail : tour d’horizon complet issu d’un rapport diffusé par l’OIT

Si la Convention 190 pose un cadre mondial, elle répond à une réalité concrète pour nos entreprises : comment transformer des obligations légales parfois perçues comme rigides en de véritables leviers de santé et de performance collective ?

💡Cet article décrypte les résultats de l’étude : Permettre aux partenaires sociaux de mieux s’emparer de la violence et du harcèlement au travail : étude comparée France, Belgique, Québec (L. Lerouge & C. Teyssier). Son objectif est de diffuser les bonnes pratiques identifiées par les chercheurs pour construire des organisations plus saines.

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Un nouveau cadre mondial : la Convention 190 de l'OIT

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Documents

Une définition élargie et inclusive

La Convention 190, entrée en vigueur en 2021, marque un tournant. Elle définit la violence et le harcèlement comme :

« un ensemble de comportements, de pratiques ou de menaces inacceptables [...] qui ont pour but de causer, causent ou sont susceptibles de causer un dommage d’ordre physique, psychologique, sexuel ou économique. »

Cette définition est cruciale car elle englobe non seulement les actes répétés, mais aussi les faits survenus à une seule occasion.

🔖Le préambule de la Convention 190 cadre la définition des violences et du harcèlement

  • 📍"Rappelant que la Déclaration de Philadelphie affirme que tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales;
  • 📍Réaffirmant la pertinence des conventions fondamentales de l’Organisation internationale du Travail;
  • 📍Rappelant d’autres instruments internationaux pertinents tels que la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille et la Convention relative aux droits des personnes handicapées;
  • 📍Reconnaissant le droit de toute personne à un monde du travail exempt de violence et de harcèlement, y compris de violence et de harcèlement fondés sur le genre;
  • 📍Reconnaissant que la violence et le harcèlement dans le monde du travail peuvent constituer une violation des droits humains ou une atteinte à ces droits, et que la violence et le harcèlement mettent en péril l’égalité des chances et sont inacceptables et incompatibles avec le travail décent;
  • 📍Reconnaissant l’importance d’une culture du travail fondée sur le respect mutuel et la dignité de l’être humain aux fins de la prévention de la violence et du harcèlement;
  • 📍Rappelant que les Membres ont l’importante responsabilité de promouvoir un environnement général de tolérance zéro à l’égard de la violence et du harcèlement pour faciliter la prévention de tels comportements et pratiques, et que tous les acteurs du monde du travail doivent s’abstenir de recourir à la violence et au harcèlement, les prévenir et les combattre;
  • 📍Reconnaissant que la violence et le harcèlement dans le monde du travail nuisent à la santé psychologique, physique et sexuelle, à la dignité et à l’environnement familial et social de la personne;
  • 📍Reconnaissant que la violence et le harcèlement nuisent aussi à la qualité des services publics et des services privés et peuvent empêcher des personnes, en particulier les femmes, d’entrer, de rester et de progresser sur le marché du travail;
  • 📍Notant que la violence et le harcèlement sont incompatibles avec la promotion d’entreprises durables et ont un impact négatif sur l’organisation du travail, les relations sur le lieu de travail, la motivation des travailleurs, la réputation de l’entreprise et la productivité;
  • 📍Reconnaissant que la violence et le harcèlement fondés sur le genre touchent de manière disproportionnée les femmes et les filles, et reconnaissant également qu’une approche inclusive, intégrée et tenant compte des considérations de genre, qui s’attaque aux causes sous-jacentes et aux facteurs de risque, y compris aux stéréotypes de genre, aux formes multiples et intersectionnelles de discrimination et aux rapports de pouvoir inégaux fondés sur le genre, est essentielle pour mettre fin à la violence et au harcèlement dans le monde du travail;

L'articulation avec le droit français : une obligation de sécurité renforcée

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En France, ce cadre international vient renforcer les articles L. 1152-1 et suivants du Code du travail. Pour l'employeur, il ne s'agit pas seulement d'interdire, mais de prévenir. La jurisprudence impose une obligation de sécurité qui nécessite de prouver que toutes les actions de prévention nécessaires ont été mises en œuvre. Ignorer ces risques, c'est fragiliser la structure juridiquement et humainement.

📌 Le Code du travail est la source principale du droit de la violence et du harcèlement lié au travail, qui sont abordés via différentes thématiques : discriminations, harcèlement moral, harcèlement sexuel, la santé et la sécurité au travail, mais aussi le règlement intérieur, . . .

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Identifier le phénomène : au-delà des définitions légales

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Dépasser le cadre juridique pour une lecture commune

L’étude montre qu’il est essentiel d’adopter une grille de lecture partagée au sein de l’entreprise.

  • 📍Définitions précises et complètes : il est essentiel de dépasser les définitions légales et d'adopter une grille de lecture commune pour une meilleure compréhension du harcèlement et de la violence. Les accords collectifs devraient inclure des éléments de compréhension et de description concrets, à l'instar de l'accord de la Mutualité française qui décrit les typologies de comportements susceptibles d'être qualifiés de harcèlement.
  • 📍Utilisation du DUERP : le Document Unique d'Évaluation des Risques Professionnels (DUERP) doit être un instrument majeur, prenant en compte les tiers, les clients et les fournisseurs dans l'identification des situations de violence et de harcèlement. L'inspection du travail doit jouer un rôle de conseil et de contrôle.
  • 📍Formation et information des acteurs : il est essentiel de mieux former les représentants du personnel, référents et délégués syndicaux pour déclencher des procédures d'alerte et d'enquête efficaces.

Quelques définitions

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🔖Harcèlement moral

En France, selon l’article L. 1152-1 du Code du travail, l’article 222-33-2 du Code Pénal et l’article L 133-2 du Code général de la fonction publique,

"le harcèlement moral correspond à des « agissements répétés (…) qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ». La jurisprudence a également défini le « harcèlement moral institutionnel »

comme des décisions d’organisation pouvant créer une insécurité permanente pour le personnel.

🔖Harcèlement sexuel

En France, l'article 1153-1 du Code du travail définit le harcèlement sexuel au travail  :

  • 📍propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste répétés qui portent atteinte à la dignité de la personne en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, ou qui créent une situation intimidante, hostile ou offensante
  • 📍le harcèlement sexuel est également constitué lorsqu’un même salarié subit de tels propos ou comportements de plusieurs personnes, de manière concertée ou à l’instigation de l’une d’elles, même si chaque personne n’a pas agi de façon répétée
  • 📍il y a harcèlement sexuel quand un salarié subit de tels propos ou comportements de plusieurs personnes successivement, même sans concertation, si ces personnes savent que ces propos ou comportements caractérisent une répétition
  • 📍toute forme de pression grave, même non répétée, exercée dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que cet acte soit recherché au profit de l’auteur ou d’un tiers, est assimilée à du harcèlement sexuel

🔖 Harcèlement discriminatoire

En France, la loi du 27 mai 2008 a étendu la notion de discrimination pour y inclure le harcèlement (sexuel et moral), en se basant sur le concept européen de cette notion.

Selon l'article L. 1132-1 du Code du travail :

"la discrimination inclut le harcèlement et se manifeste par le fait qu'une personne ne peut être écartée d’une procédure de recrutement ou de nomination, ou faire l'objet de mesures discriminatoires en raison de son origine, son sexe, ses mœurs, son orientation sexuelle, son identité de genre, son âge, sa situation de famille ou sa grossesse, ses caractéristiques génétiques, sa vulnérabilité économique, son appartenance ou non à une ethnie, ses opinions politiques, ses activités syndicales, ses convictions religieuses, son apparence physique, son nom de famille, son lieu de résidence ou de domiciliation bancaire, son état de santé, sa perte d'autonomie ou son handicap, sa capacité à s'exprimer dans une langue autre que le français, sa qualité de lanceur d'alerte."

Ces actes ont pour effet de porter atteinte à la dignité de la personne et de créer un environnement hostile.

🔖 Violence

La violence est définie par les articles 222-7 et suivants, R.624-1 et R.625-1 du code pénal :

"La violence est une atteinte à l’intégrité physique ou morale de la personne. Elle ne suppose pas nécessairement de contact physique, elle « existe dès lors que l’agression crée chez la victime une émotion suffisamment forte, de nature à “l’impressionner vivement” et à causer “une atteinte à son intégrité physique ou psychique caractérisée par un choc émotif ou une perturbation psychologique”.

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Repérer les signaux faibles : agir avant l'escalade

La prévention efficace repose sur la capacité du manager et des RH à détecter les "bruits de fond" avant que la situation ne se cristallise en harcèlement. Un changement de comportement est rarement anodin ; il est souvent le symptôme d'une dégradation du climat de travail.

Quelques signaux qui doivent vous alerter :

  • 📍Signaux individuels : Un collaborateur habituellement engagé qui s'isole brusquement, une baisse inexpliquée de la qualité du travail, ou une hyper-réactivité émotionnelle (irritabilité, pleurs).

  • 📍Dynamique de groupe : L'apparition de "clans", l'usage excessif de l'ironie ou des silences pesants lors des réunions d'équipe.

  • 📍Indicateurs RH : Une micro-hausse de l'absentéisme ou des demandes de congés impromptues au sein d'un même pôle.

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Évaluer et prévenir : une approche multidimensionnelle

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Agir sur les différents niveaux de prévention

🔖 Réaliser une évaluation de qualité

  • Évaluation multidimensionnelle : l'évaluation doit dépasser l'approche légale et intégrer les lieux, les occasions et les moyens à risque, y compris les lieux périphériques au lieu de travail et les trajets.
  • Questionnaires et outils d'autodiagnostic : l'utilisation de questionnaires relatifs à l'identification de situations de harcèlement sexuel ou d'agissements sexistes, ou des quiz d'autodiagnostic, peut enrichir l'évaluation des risques.
  • Prise en compte de l'organisation du travail : l'organisation du travail doit être systématiquement prise en compte comme facteur de risque.

🔖Agir en prévention primaire : pistes concrètes

  • 📍Intervention précoce : les mesures de prévention doivent être mises en œuvre le plus tôt possible pour lutter contre l'émergence des comportements de violence ou de harcèlement.
  • 📍Développement de dispositifs d'alerte : il est essentiel de mettre en place des dispositifs pour prévenir les situations de violence et de harcèlement, et pour faire remonter les signaux faibles.
  • 📍Devoir de vigilance : mettre en place une sorte de "devoir de vigilance" concernant ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas en matière de harcèlement et de violence.
  • 📍Mise à jour du règlement intérieur : le règlement intérieur de l'entreprise doit être mis à jour en conséquence.
  • 📍Intégration des outils numériques : il faut intégrer l'usage des outils numériques dans la démarche pour prévenir le cyberharcèlement.
  • 📍Actions d'information ciblées : les actions d'information doivent permettre de diffuser la norme juridique, mais aussi de faire venir l'information et les bonnes pratiques vers ceux qui ne la connaissent pas. Les entreprises doivent adopter une culture de la prévention.
  • 📍Sensibilisation et formation : la sensibilisation est essentielle pour construire une culture commune de lutte contre la violence et le harcèlement. La formation doit porter sur la compréhension du phénomène, la détection des signaux d'alerte et la responsabilité de chacun.
  • 📍Prise en compte de toutes les formes de violence : la violence interne, la violence externe et la violence domestique doivent être prises en compte dans les actions de prévention.
  • 📍Approche systémique : il faut appréhender le phénomène dans une dimension systémique, en prenant en compte l'individu, l'activité de travail et son organisation.

🔖Agir en prévention secondaire et tertiaire : pistes concrètes

  • 📍Procédures d'enquête et de traitement : mettre en place des procédures claires et lisibles pour le traitement des signalements ou des alertes, en incluant la possibilité de médiation et de sanctions disciplinaires.
  • 📍Accompagnement des victimes : les victimes doivent être accompagnées dans leurs démarches et soutenues psychologiquement.
  • 📍Mesures de réparation : les procédures doivent déboucher sur des mesures de réparation pour les victimes.

Autres bonnes pratiques

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  • 📍Soutien social : le soutien social des collègues et de la hiérarchie est une ressource importante pour prévenir l'épuisement professionnel et atténuer les risques de harcèlement.
  • 📍Méthodes participatives : il est essentiel de privilégier une approche démocratique avec la participation des employés à la prise de décision, une communication transparente et le partage d'informations.
  • 📍Centrer les formations sur l'activité de travail : les formations doivent se centrer sur l'activité de travail et non seulement sur l'individu.
  • 📍Développer la créativité : la prévention des RPS requiert un engagement des entreprises dans un processus de nature en partie expérimentale mobilisant l’initiative et la capacité d’apprendre de l’expérience.
  • 📍Prévenir les violences familiales : développer des actions spécifiques pour prévenir les violences familiales dont les conséquences peuvent impacter l'entreprise.
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Le rôle des différents acteurs

  • 📍Employeurs : ils doivent être mieux formés et conscients de leurs responsabilités, et ils ont le pouvoir de sanctionner.
  • 📍Managers de proximité : ils ont un rôle de prévention en tant qu'"animateur du soutien social et amortisseur des contraintes organisationnelles".
  • 📍Témoins et managers : ils ont besoin d'une information spécifique afin d'identifier les situations de harcèlement.
  • 📍Mobilisation collective : la prévention des violences sexuelles doit impliquer hommes et femmes et toute l'organisation, afin de travailler sur la culture d'entreprise.

L'angle mort : la violence domestique et son impact au travail

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La Convention 190 reconnaît pour la première fois que la violence domestique a un impact sur le monde du travail.

  • Le rôle de l'entreprise : Sans s'immiscer dans la vie privée, l'employeur peut être un recours en offrant de la flexibilité (horaires, télétravail sécurisé) ou en orientant vers des acteurs spécialisés. C'est un levier majeur de protection de la santé physique et mentale du salarié.

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Les principales difficultés observées dans la lutte contre le harcèlement et les violence au travail

  • ⚠️Difficulté à mettre en place des méthodes participatives : les entreprises ont des difficultés à adopter une approche globale en matière de prévention des risques, s'appuyant sur les ressources individuelles et collectives.
  • ⚠️Difficulté à évaluer l'impact des actions de prévention : l'évaluation des actions de prévention est souvent négligée, et il existe un manque d'outils et de méthodes pour mesurer leur efficacité.
  • ⚠️Approche individuelle de la souffrance : la tendance à « psychologiser » les situations de harcèlement et de violence, en les considérant comme des conflits interindividuels, occulte les dimensions organisationnelles et managériales qui peuvent être à l'origine de ces problèmes.
  • ⚠️Difficulté à prendre en compte les facteurs organisationnels : l'organisation du travail, les changements organisationnels, le style de management sont des facteurs organisationnels propices à l'émergence du harcèlement moral.
  • ⚠️Stratégies d'évitement : les victimes, les témoins et les responsables ont tendance à adopter des stratégies d'évitement face aux situations de harcèlement et de violence, ce qui empêche de traiter efficacement les problèmes.
  • ⚠️Manque de soutien institutionnel : le silence ou l'impuissance des institutions (hiérarchie, médecine du travail, syndicats) face aux situations de harcèlement créent une souffrance « institutionnelle » supplémentaire pour les victimes.
  • ⚠️Absence de suivi du retour au travail : le retour au travail après une situation de violence ou de harcèlement est peu accompagné, tant au niveau individuel que collectif, alors que l'origine structurelle du problème doit être identifiée et solutionnée.
  • ⚠️Limites des mesures de réparation : les mesures de réparation sont parfois insuffisantes, notamment en raison d'une interprétation restrictive des règles d'indemnisation, qui minimise les incitations économiques à la prévention.

📝En résumé, les écueils et difficultés rencontrés sont multiples et souvent interconnectés. Ils mettent en évidence la nécessité d'une approche plus globale, systémique et participative, intégrant une meilleure compréhension des enjeux, une évaluation rigoureuse des risques, des actions de prévention ciblées, une implication de tous les acteurs et un accompagnement adapté des victimes.

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Conclusion

La lutte contre la violence et le harcèlement ne peut se limiter à une réponse disciplinaire "après coup". Elle exige de transformer l'organisation pour qu'elle devienne un espace de sécurité et de respect. En s'emparant des préconisations de la Convention 190, l'entreprise ne fait pas que se mettre en conformité : elle renforce sa robustesse.

Un environnement de travail sain est un environnement où la coopération reste possible même sous pression. En plaçant la prévention et le respect au centre, vous protégez votre capital le plus précieux : l'engagement et la santé de vos collaborateurs.


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Analyser le travail et mieux comprendre les réalités professionnelles : un enjeu clé pour les dirigeants et managers

Analyser le travail et mieux comprendre les réalités professionnelles : un enjeu clé pour les dirigeants et managers

▶️ Série — L'approche clinique du travail

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Cet article est le troisième d'une série de neuf consacrée à l'approche clinique du travail. 🔗 Article 1 : Pourquoi parler du travail au travail change tout 🔗 Article 2 : Travailler sur le travail : l'approche clinique pour transformer les pratiques professionnelles 🔗 Article 4 : Les cliniques du travail et la santé au travail 🔗 Article 5 : Le genre professionnel et le style personnel : Pourquoi vos salariés ne travaillent pas tous de la même façon (et pourquoi c’est une bonne nouvelle) 🔗 Article 6 : L’auto-confrontation croisée : rendre visible ce que le travail réel contient d’invisible🔗 Article 7 : La dispute professionnelle : pourquoi le désaccord sur le travail est une ressource, pas un problème 🔗 Article 8 :  La clinique du travail dans les petites et moyennes organisations : conditions de réussite d'une intervention 🔗 Article 9 :  Clinique du travail et dialogue social : un pont nécessaire

💡Pour un dirigeant ou un manager de petite structure, comprendre la réalité concrète du travail est un levier essentiel pour améliorer la robustesse, la qualité de vie au travail et favoriser l’innovation. Trop souvent, on se focalise uniquement sur le travail « prescrit » – les tâches planifiées, les procédures, les objectifs affichés – sans saisir pleinement le travail « réel », celui qui se déroule sur le terrain avec ses aléas, ses ajustements et ses initiatives. Ce décalage, loin d’être un simple écart négatif, représente une véritable richesse à valoriser.

👉 Cet article vous propose un tour d’horizon clair des notions fondamentales liées au travail. Ce lexique des concepts fondamentaux est la boussole indispensable pour quiconque veut s'engager dans une démarche de clinique du travail.

#1

Emploi et travail : deux notions complémentaires à distinguer

Contrat

L’emploi : un cadre socio-économique structurant

✏️ L’emploi se définit traditionnellement comme une relation contractuelle entre un individu et une organisation contre rémunération. Il structure l’activité professionnelle, conditionne le statut social, la sécurité économique et encadre les conditions de travail.

Pourtant, l’essor des nouvelles formes de travail – freelancing, économie de plateforme, emplois hybrides – remet en question cette définition. Ces modèles favorisent une flexibilité accrue mais s’accompagnent souvent d’une précarité renforcée et d’un manque de protections sociales.

📝Ces transformations posent des défis importants pour repenser la protection sociale et la reconnaissance des travailleurs, un chantier incontournable pour les organisations modernes.

Le travail : une activité humaine riche de sens

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✏️ Le travail ne se limite pas à l’emploi. Il désigne toute activité productive, rémunérée ou non, qui contribue au sens et à la valeur dans la vie quotidienne.

Au-delà de son cadre économique, le travail est un engagement humain et social. Yves Clot souligne son caractère orienté : il relie le sujet à sa tâche mais aussi aux autres et à l’objet du travail, ce qui le rend profondément social. Yves Clot défend l’idée que le travail est fondamental pour la construction identitaire et la réalisation personnelle. Ils voient dans le travail une source essentielle de dignité, d’estime de soi et de cohésion sociale. Il est perçu non seulement comme un moyen de subsistance, mais aussi comme une voie de contribution à la société et d’épanouissement personnel.

Tandis que Dominique Méda questionne la place centrale accordée au travail dans nos sociétés, alertant sur le risque de négliger d’autres dimensions comme le loisir, la famille ou la citoyenneté.

📝Ces contradictions soulignent l’importance de repenser la place du travail dans la vie, en cherchant un juste équilibre avec les autres activités humaines.

#2

Comprendre la différence entre tâche et activité : au cœur de l’analyse du travail réel

🔓La distinction entre tâche et activité est cruciale pour comprendre la réalité du travail et l’écart entre ce qui est demandé et ce qui est effectivement réalisé.

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La tâche : ce qui est prescrit

💡La tâche désigne ce qui est planifié et attendu par l’organisation : les objectifs, procédures, moyens et conditions. Elle est souvent formalisée dans des documents tels que fiches de poste, consignes, horaires, ou cahiers des charges.

Exemples sectoriels :

  • 📍Industrie : « Produire 50 pièces conformes par heure en suivant le mode opératoire ».
  • 📍Bureau d’études : « Réaliser les calculs de dimensionnement conformément au cahier des charges ».
  • 📍ESS : « Animer un atelier d’insertion selon le programme établi ».

L’activité : ce qui est réellement fait

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L’activité intègre les adaptations, imprévus, et initiatives que le travailleur met en œuvre pour parvenir au résultat.

📍Cas pratique dans le secteur industriel :

Prenons l'exemple d'un opérateur sur une ligne de production automatisée. Le travail prescrit (la fiche de poste) lui interdit d'ouvrir le carter de protection avant l'arrêt complet de la machine. Pourtant, l'analyse du travail réel révèle qu'il le fait régulièrement. Pourquoi ? Pas par imprudence, mais parce que le capteur de la machine est trop sensible et provoque des arrêts intempestifs qui bloquent la production.

L'opérateur développe une "astuce" risquée pour maintenir la cadence demandée. Ici, l'analyse du travail permet de comprendre que le problème n'est pas la discipline de l'employé, mais un outil mal réglé. En ajustant la machine plutôt qu'en sanctionnant l'humain, on améliore à la fois la sécurité et la performance.

📍Cas pratique dans le secteur de l'actions sociale : 

Dans un établissement d'accueil pour personnes vulnérables, le travail prescrit définit des temps précis pour chaque tâche administrative et chaque entretien de suivi. Cependant, l’analyse du travail réel montre que les travailleurs sociaux passent 40% de leur temps à gérer des "micro-crises" ou des interruptions de collègues et d'usagers non planifiées.

Ce travail "invisible" de régulation émotionnelle et de gestion de l'urgence est ce qui fait la qualité du service, mais il est aussi la cause principale d'épuisement s'il n'est pas reconnu. Analyser cette activité permet de réorganiser les accueils physiques pour protéger des plages de travail de fond, réduisant ainsi la charge mentale de l'équipe.

Ces différentes formes d’adaptation témoignent de la créativité et de l’expertise concrète des collaborateurs.

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L’écart entre tâche et activité : une distance normale et porteuse de sens

💡Cet écart est systématique et traduit la complexité du travail qui mobilise compétences, créativité et expérience. Ce n’est pas une faille mais une force à valoriser.

Raisons de cet écart :

  • 📍Variabilité des situations de travail non anticipée dans la tâche prescrite.
  • 📍Diversité des stratégies individuelles pour atteindre les objectifs.
  • 📍Contraintes imprévues (pannes, absences de collègues, etc.).
  • 📍Objectifs parfois contradictoires à gérer (par exemple, quantité vs qualité).

L’étude de l’écart entre tâche et activité permet de :

  • 📍Identifier les compétences réelles mobilisées par les travailleurs.
  • 📍Repérer les difficultés et les contraintes non anticipées dans l’organisation du travail.
  • 📍Comprendre les stratégies d’adaptation et d’efficience développées par les travailleurs.
  • 📍Améliorer l’organisation du travail en prenant en compte la réalité de l’activité.

Comment analyser cet écart :

  • 📍Observations directes sur le terrain.
  • 📍Entretiens d’auto-confrontation où le travailleur commente son activité.
  • 📍Analyses de traces de l’activité (logs informatiques, productions, etc.).

📝 En résumé, la distinction entre tâche et activité est un outil puissant pour analyser le travail dans sa complexité réelle. Elle permet de dépasser une vision simpliste du travail comme simple exécution de consignes, pour reconnaître la part d’intelligence et d’adaptation inhérente à toute activité professionnelle.

Pour aller + loin : Apports des chercheurs

livres loupe savoir

📌Alain Wisner

  • Fondateur de l’ergonomie francophone, il a mis en évidence l’importance de l’analyse de l’activité réelle.
  • Il a souligné que le travail réel est toujours plus riche et complexe que le travail prescrit.
  • Concept clé : « L’activité de travail », qui englobe les dimensions physiques, cognitives et sociales du travail réel.

📌Jacques Leplat

  • A développé le concept de « tâche effective », intermédiaire entre la tâche prescrite et l’activité réelle.
  • Il souligne que le travailleur redéfinit souvent la tâche prescrite en fonction de ses propres représentations et objectifs.
  • Insiste sur l’importance de comprendre les processus cognitifs à l’œuvre dans cette redéfinition.

📌Catherine Teiger

  • A mis en lumière les stratégies développées par les travailleurs pour faire face aux contraintes du travail réel.
  • Elle a notamment étudié les « régulations » mises en place par les opérateurs pour gérer la variabilité des situations.
  • Souligne l’importance de prendre en compte le point de vue des travailleurs dans l’analyse du travail.

📌Christophe Dejours

  • Dans le cadre de la psychodynamique du travail, il a mis en évidence le « travail vivant », qui inclut la subjectivité et l’engagement personnel du travailleur.
  • Il souligne que l’écart entre le prescrit et le réel est source de souffrance mais aussi de créativité et de développement personnel.

📌Yves Clot

  • Développe le concept de « réel de l’activité », qui inclut non seulement ce qui est fait, mais aussi ce qui n’est pas fait, ce qui aurait pu être fait, ce qu’on voudrait faire.
  • Il met l’accent sur la dimension subjective et émotionnelle du travail réel.

#3

Comprendre les notions de genre professionnel et de style personnel

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Le genre professionnel

🔓Le genre professionnel se situe à un niveau intermédiaire entre le prescrit et le réel. Il représente les règles tacites, les façons de faire partagées par un collectif de travail, qui ne sont pas nécessairement formalisées dans les procédures officielles. On peut le considérer comme un « prescrit collectif informel ».

💡Le genre professionnel se construit comme une réponse collective aux limites du prescrit, permettant de combler l’écart entre ce qui est demandé formellement et ce qui est réalisable concrètement. Il traduit la manière dont un groupe professionnel interprète et s’approprie les prescriptions formelles, en les enrichissant de pratiques collectives éprouvées.

Le style individuel

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🔓 Le style individuel est une expression unique de la manière dont une personne interprète et applique les directives et les normes établies dans son domaine professionnel. Il s’agit d’un phénomène qui met en lumière l’interaction entre les règles collectives et la créativité personnelle. Chaque individu, influencé par ses expériences, ses compétences, et sa personnalité, développe un style qui lui est propre.

💡Ce style individuel ne se limite pas à une simple exécution des tâches prescrites, mais plutôt à la façon dont ces tâches sont personnalisées pour refléter l’identité personnelle du travailleur. De plus, le style individuel peut également jouer un rôle essentiel dans l’innovation et l’amélioration des pratiques professionnelles. En adaptant les normes établies à leur propre vision et créativité, les travailleurs peuvent influencer positivement l’évolution de leur domaine. Cela peut se manifester par l’introduction de nouvelles méthodes ou par la proposition de solutions plus efficaces à des problèmes courants.

📝Ainsi, le style individuel est une composante cruciale qui enrichit non seulement l’expérience personnelle du travailleur mais contribue également au dynamisme et à la diversité du milieu professionnel dans lequel il évolue.

💡Cette distinction explique pourquoi deux professionnels qui exercent le même métier, dans la même organisation, avec les mêmes outils, ne travaillent pas de la même façon. Et pourquoi c'est une bonne nouvelle — le style individuel est ce qui permet au genre de se renouveler

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Articulation entre ces différents concepts

🔓 On peut considérer qu’il existe un continuum allant du prescrit au réel, passant par le genre et le style.

Chaque niveau représente une forme d’adaptation et d’enrichissement du précédent, permettant in fine de répondre aux exigences concrètes du travail :

  • 📍Du prescrit au genre : le genre professionnel comble les limites du prescrit.
  • 📍Du genre au style : le style individuel permet une appropriation personnelle des normes collectives.
  • 📍Du prescrit au réel : l’activité réelle intègre les adaptations collectives (genre) et individuelles (style) pour faire face aux exigences du travail.

#4

Pourquoi et comment analyser le travail réel ?

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Pourquoi analyser le travail réel est essentiel dans votre organisation

  • 📍Organisation du travail : la compréhension de l’écart entre prescrit et réel permet d’améliorer l’organisation du travail en la rapprochant des réalités du terrain.
  • 📍Formation et développement des compétences : l’analyse du travail réel révèle des compétences souvent invisibles dans le prescrit, ce qui peut orienter les politiques de formation.
  • 📍 Santé au travail : la gestion de l’écart entre prescrit et réel peut être source de stress et de fatigue, mais aussi de satisfaction quand elle permet de surmonter des difficultés.
  • 📍Évaluation du travail : la prise en compte du travail réel permet une évaluation plus juste et pertinente de la performance des travailleurs.
  • 📍Innovation : l’écart entre prescrit et réel est souvent source d’innovation, car les travailleurs développent des solutions créatives pour faire face aux situations imprévues.
  • 📍Dialogue social : la reconnaissance du travail réel peut améliorer le dialogue entre direction et employés, en valorisant l’expertise des travailleurs de terrain.
  • 📍Conception des systèmes de travail : l’analyse de l’écart entre prescrit et réel permet de concevoir des outils et des environnements de travail plus adaptés aux besoins réels des utilisateurs.
  • 📍Gestion des risques : la compréhension du travail réel est essentielle pour anticiper et gérer les risques professionnels, qui ne sont pas toujours visibles dans le travail prescrit.

📝 En résumé, l’analyse de l’écart entre le travail prescrit et le travail réel est un outil puissant pour comprendre la complexité des situations de travail. Elle permet de dépasser une vision simpliste du travail comme simple exécution de consignes, pour reconnaître la part d’intelligence, d’adaptation et de créativité inhérente à toute activité professionnelle. 

Comment analyser efficacement le travail réel ?

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Posture de neutralité et d'écoute de l'intervenant :

💡Mener une analyse du travail ne s'improvise pas : cela nécessite une éthique rigoureuse. Pour que le salarié livre la réalité de son quotidien sans crainte d'être jugé ou "fliqué", l'analyste doit adopter une posture de "candide". Il ne vient pas pour évaluer une performance individuelle, mais pour comprendre les contraintes d'une situation. Cette alliance de travail est indispensable pour transformer une simple observation en un levier de progrès partagé.

L'articulation entre prescrit, genre, style et réel offre un cadre d’analyse riche pour comprendre les situations de travail :

  • 📍L’ergonomie de l’activité s’appuie sur l’écart entre tâche prescrite et activité réelle pour identifier les adaptations nécessaires dans l’organisation du travail.
  • 📍La clinique de l’activité utilise les notions de genre et de style pour explorer les tensions entre collectif et individuel dans le développement professionnel.

Ces approches permettent de :

  • 📍Mettre en lumière les processus collectifs et individuels d’adaptation aux prescriptions.
  • 📍Comprendre la construction des compétences professionnelles à l’intersection du collectif et de l’individuel.
  • 📍Identifier les ressources mobilisées par les travailleurs pour faire face aux exigences du travail.

Cela passe, par exemple par :

  • 📍Recueillir les récits d’expérience, observations et échanges
  • 📍Mettre en place des espaces de discussion pour interroger la façon de travailler réellement
  • 📍Utiliser le codéveloppement professionnel entre pairs pour partager et consolider les pratiques
  • 📍Intégrer la dimension des styles personnels et genres professionnels pour mieux comprendre les dynamiques
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Conclusion: Passer de la mesure du travail a la comprehension de l'activité

Analyser le travail réel, c'est accepter de regarder là où les tableurs Excel s'arrêtent. Pour un dirigeant ou un manager, reconnaître l'écart entre le prescrit et le réel n'est pas un aveu de faiblesse organisationnelle, mais une preuve de lucidité. C'est dans cet espace que se logent l'expertise de vos collaborateurs, leur capacité d'innovation et, surtout, les leviers de leur santé durable.

Ignorer le travail "vivant" au profit de la seule tâche prescrite conduit inévitablement à la "qualité empêchée" et à l'usure des collectifs. À l'inverse, s'intéresser au genre professionnel et aux styles personnels, c'est muscler la robustesse de votre structure en s'appuyant sur l'intelligence de situation de ceux qui font. Le travail ne se décrète pas, il se discute, se partage et s'analyse pour devenir une véritable ressource stratégique.


🤝Besoin d'un appui externe pour redonner du sens au travail ?

Mettre des mots sur l'activité et transformer les contraintes de terrain en leviers d'organisation ne s'improvise pas. Que ce soit pour sécuriser vos pratiques ou redynamiser vos équipes, RH IN SITU vous accompagne avec une approche ancrée dans la réalité de votre activité.

Je vous accompagne concrètement pour :

  • Réaliser des diagnostics QVCT & Santé au travail focalisés sur l'activité de travail

  • Animer des groupes de codéveloppement professionnel pour partager les styles et consolider le genre professionnel

  • Mettre en place des espaces de discussion sur le travail pour lever les freins à la qualité et favoriser l'innovation

  • Accompagner vos managers dans la compréhension des dynamiques de terrain et l'ajustement de leur posture

👉Echangeons !

Le genre professionnel et le style personnel : Pourquoi vos salariés ne travaillent pas tous de la même façon (et pourquoi c’est une bonne nouvelle)

Le genre professionnel et le style personnel : Pourquoi vos salariés ne travaillent pas tous de la même façon (et pourquoi c’est une bonne nouvelle)

▶️ Série — L'approche clinique du travail

#5

Cet article est le cinquième d'une série de neuf consacrée à l'approche clinique du travail. 🔗 Article 1 : Pourquoi parler du travail au travail change tout 🔗 Article 2 : Travailler sur le travail : l'approche clinique pour transformer les pratiques professionnelles 🔗 Article 3 : Analyser le travail et mieux comprendre les réalités professionnelles : un enjeu clé pour les dirigeants et managers  🔗 Article 4 : Les cliniques du travail et la santé au travail  🔗 Article 6 : L’auto-confrontation croisée : rendre visible ce que le travail réel contient d’invisible🔗 Article 7 : La dispute professionnelle : pourquoi le désaccord sur le travail est une ressource, pas un problème 🔗 Article 8 :  La clinique du travail dans les petites et moyennes organisations : conditions de réussite d'une intervention 🔗 Article 9 :  Clinique du travail et dialogue social : un pont nécessaire

Quand les notions de genre professionnel et de style personnel ont été abordées dans mes cours de psychologie du travail, cela a été une vraie découverte. Pour l'intervenante que je suis, ce fut un déclic : je mettais enfin des mots sur ce décalage que j'observais partout sur le terrain, entre ce que le dirigeant ou le manager attend (le prescrit) et la manière dont les équipes s'organisent réellement pour "que ça tourne".

👉Au travers de cet article, qui s’appuie sur celui d’Yves CLOT et de Daniel FAÏTA « Genres et styles en analyse du travail – Concepts et méthodes » (2000), j’espère pouvoir réussir à vous transmettre des clés de compréhension, indispensables pour décrypter ce qui se joue dans le travail, en situation.

#1

Quel rôle joue le genre professionnel et le style individuel dans l’activité de travail ?

💡Dans l'article précédent, nous avons vu que les trois courants cliniques partagent une conviction commune : le travail doit être pensé comme une activité vivante, collective, irréductible à ses prescriptions. Le genre professionnel et le style personnel sont précisément les deux concepts qui permettent de nommer ce que les cliniciens observent sur le terrain.

Le genre, c'est ce que Christophe Dejours appellerait les « règles de métier » — les compromis collectifs qui permettent de tenir. Le style, c'est ce que Clot associe au développement du sujet : la façon dont chaque professionnel s'approprie le genre, le renouvelle, y met sa marque. Comprendre cette dialectique, c'est comprendre pourquoi deux personnes au même poste ne travaillent pas pareil — et pourquoi c'est une ressource, pas un problème.

Collectif

Les rôles clés du genre professionnel dans l’activité de travail

🔖Offre un cadre de référence partagé

Le genre professionnel définit les « obligations » que partagent les travailleurs pour accomplir leur travail, souvent malgré les contraintes de l’organisation prescrite. Il s’agit d’un ensemble de manières de faire et de penser communes, acquises par l’histoire et l’expérience collective du métier.

Exemple : Les architectes partagent un genre professionnel qui comprend non seulement les règles techniques de conception, mais aussi des pratiques tacites comme la manière de présenter leur travail lors des réunions clients ou la façon dont ils collaborent avec les ingénieurs. Cette culture commune aide à gérer efficacement les projets malgré les nombreuses contraintes.

🔖Favorise l’efficacité et l’économie de l’action

En fournissant un ensemble de pratiques et de connaissances partagées, le genre professionnel évite aux travailleurs de réinventer la roue à chaque nouvelle situation. Il permet aux travailleurs de savoir s’y retrouver dans le monde du travail et de savoir comment agir, sans avoir à tout reconstruire à chaque fois.

Exemple : Dans une brigade de cuisine, chaque membre connaît les gestes, les timings et la répartition des tâches propres à leur métier, même face à un menu qui change régulièrement. Ce cadre partagé permet de gagner du temps, d’éviter des erreurs et d’assurer un service fluide même aux heures de pointe.

🔖Organise les interactions professionnelles

Le genre professionnel définit non seulement les comportements attendus dans les relations sociales au travail, mais aussi les façons de travailler acceptables. Il régule les interactions entre les travailleurs en fixant l’esprit des lieux comme instrument d’action.

🔖Contribue à la santé psychologique des travailleurs

Le genre professionnel offre aux travailleurs un sentiment d’appartenance à un groupe et un cadre de référence pour leurs actions. Le partage de formes de vie commune et de pratiques reconnues au sein du collectif contribue à la mobilisation psychologique au travail.

Exemple : Le genre professionnel des pompiers comprend un ensemble de rituels et d’attitudes, comme la solidarité dans les missions risquées, le jargon spécifique, ou les moments de débriefing après une intervention. Ces éléments renforcent le sentiment d’appartenance au groupe et soutiennent la résistance au stress.

🔖Soutient le développement du style personnel

Le genre professionnel sert de base à partir de laquelle les travailleurs développent leur propre style personnel. Il fournit un ensemble de variantes normatives qui peuvent être adaptées et personnalisées par les travailleurs en fonction de leurs besoins et de leur histoire personnelle.

⚠️ Quand le genre se rigidifie : le genre empêché

Clot et Faïta (2000) décrivent un phénomène particulièrement destructeur : le « genre empêché ». Il se produit quand l'organisation impose ses procédures au point d'étouffer les styles individuels — plus personne ne peut « mettre sa patte », tout écart est perçu comme une faute ou une résistance.

Le résultat n'est pas une uniformisation du travail, mais sa dégradation. Privés de la possibilité de s'approprier leur métier, les professionnels font « le minimum prescrit » — sans investissement, sans initiative, sans plaisir. La qualité du travail se dégrade, et avec elle la santé des collectifs.

Ce qui caractérise le genre empêché dans les petites structures : 📍standardisation excessive des procédures sans discussion sur leur pertinence réelle ; 📍management par le contrôle plutôt que par la confiance ; 📍absence d'espaces pour dire « ici, dans notre contexte, ça ne marche pas comme prévu ».

Le signe le plus visible ? Les professionnels font « comme dit », sans jamais dire ce qu'ils penseraient faire autrement — non par conviction, mais par résignation.

Quel rôle joue le « style » dans le développement du genre professionnel ?

Dialogue pouce

💡Le style personnel, en tant que re-travail et adaptation individuelle du genre professionnel, joue un rôle essentiel dans le développement et la revitalisation du genre professionnel. Il permet au genre de rester pertinent et de s’adapter aux changements constants des situations de travail. 

Le style personnel contribue au développement du genre professionnel : 

🔖 En introduisant des variations et des innovations

Lorsque les travailleurs s’approprient le genre et le modèlent en fonction de leurs propres expériences et besoins, ils introduisent de nouvelles variantes et de nouvelles façons de faire. Ces variations peuvent être bénéfiques pour le collectif, car elles peuvent améliorer l’efficacité du travail, résoudre des problèmes ou s’adapter à de nouvelles situations.

Exemple : Julie, une technicienne en maintenance dans une usine, a développé une méthode originale pour diagnostiquer plus rapidement une panne récurrente. Cette adaptation personnelle, même si elle s’écarte des procédures officielles, a été partagée avec ses collègues, améliorant l’efficacité collective et renforçant le genre professionnel.

🔖 En remettant en question les pratiques établies

Le style personnel permet de questionner les pratiques établies et d’identifier les éléments du genre qui ne sont plus adaptés aux nouvelles réalités du travail. Cette remise en question peut conduire à des ajustements et des améliorations du genre, le rendant plus efficace et plus pertinent.

Exemple : Marc, responsable commercial, a remis en question la rigidité des processus de reporting imposés par la direction, proposant une approche plus collaborative et simplifiée avec son équipe. Cette initiative, d’abord perçue comme un écart, a finalement conduit à une amélioration du climat de travail et une meilleure réactivité commerciale.

🔖En stimulant le dialogue et l’échange entre les professionnels

Lorsque les travailleurs partagent leurs styles personnels et confrontent leurs différentes manières de faire, ils contribuent à enrichir le genre professionnel. L’échange entre les professionnels permet de partager les meilleures pratiques, d’identifier les points faibles du genre et de proposer des solutions collectives pour améliorer le travail.

Exemple : Lors d’une réunion interservices, plusieurs employés partagent leurs façons différentes d’aborder un même problème. Ces échanges, loin de créer des tensions, ont permis d’identifier la meilleure pratique collective, fruit de compromis et d’influences croisées.

🔖En assurant la transmission et la transformation de l’expérience

Le style personnel permet aux travailleurs de transmettre leur expérience et leur savoir-faire aux nouvelles générations. Cette transmission n’est pas une simple reproduction du genre, mais une transformation créative qui intègre les innovations et les adaptations apportées par chaque génération de travailleurs.

📝En résumé, le style personnel est le moteur du développement dynamique du genre professionnel. Il permet au genre de rester vivant, de s’adapter aux changements et de répondre aux besoins des travailleurs et de l’organisation. Le style personnel, loin d’être une simple expression individuelle, est une contribution essentielle à l’évolution collective du travail.

💡 Ce que ça change — La transmission du genre et des styles

 

Cette dialectique genre/style a des implications directes sur la manière dont les organisations transmettent leur savoir-faire. Dans une petite structure, la transmission ne passe presque jamais par des manuels ou des formations formelles : elle passe par l'imitation, le compagnonnage, l'observation des anciens.

 

Ce qui se transmet ainsi, c'est d'abord le genre — les façons de faire acceptées, les règles non écrites. Mais les meilleurs passeurs transmettent aussi leurs styles : leur façon personnelle d'adapter le genre aux situations imprévues. C'est ce double héritage qui rend un professionnel vraiment compétent.

 

Question pratique : quand un salarié expérimenté forme un nouveau, lui transmet-il uniquement les procédures (le genre officiel) — ou lui montre-t-il aussi comment il fait, lui, dans les cas difficiles (son style) ? Et l'organisation crée-t-elle les conditions pour que ces deux niveaux de transmission soient possibles ?

#2

Cultiver le pouvoir d'agir et la santé

Après avoir exploré les définitions du genre et du style, une question s'impose : comment ces deux dimensions s'articulent-elles concrètement pour faire de l'entreprise une organisation vivante ? C’est dans cette rencontre entre le « nous » (le genre) et le « je » (le style) que se joue non seulement l'efficacité opérationnelle, mais aussi la santé de chacun.

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La dynamique entre Genre professionnel et Style personnel

📍Le genre professionnel, en tant que mémoire collective et impersonnelle du travail, organise l’activité personnelle en définissant les manières de faire acceptables dans un milieu professionnel donné. Il offre aux travailleurs un sentiment d’appartenance à un groupe et fournit un cadre de référence pour leurs actions. Le genre professionnel agit à la fois comme une contrainte et une ressource, car il impose des limites tout en offrant un support pour l’action.

Cependant, le genre n’est pas statique. Il est constamment retravaillé et remodelé par les styles individuels des travailleurs.

📍Le style personnel est la manière dont un travailleur s’approprie et adapte le genre professionnel à sa propre histoire et à ses propres besoins. Il permet au travailleur de se distinguer du collectif tout en contribuant à son évolution. Le style personnel est influencé non seulement par le genre professionnel, mais aussi par l’histoire personnelle du travailleur, ses expériences passées, ses valeurs et ses aspirations.

Le style est donc le fruit d’un double affranchissement : l’affranchissement du genre professionnel et l’affranchissement de sa propre histoire.

Imaginez deux comptables ou deux caristes. Ils partagent le même genre (les règles non écrites du métier, le langage commun). Mais chacun y apporte sa "patte", son style. C'est cette alchimie qui crée la robustesse d'une équipe : un socle commun solide (le genre) qui laisse de la place à l'initiative individuelle (le style)

Le développement du "Pouvoir d’Agir"

Développement

💡 L’interaction entre le genre et le style est essentielle pour la santé psychologique des travailleurs. Lorsque la dynamique entre les genres et les styles est bloquée, le développement des sujets est mis en souffrance, notamment parce qu’ils sont privés du pouvoir d’agir, ce qui peut entraîner des situations pathogènes de travail.

🔗 Quand le genre est empêché : ce que ça produit

Dans l'article sur les cliniques du travail, nous avons vu que la souffrance au travail n'est pas une fragilité individuelle — c'est le signal que quelque chose est empêché dans l'activité. La dialectique genre/style nous permet maintenant de nommer ce quelque chose précisément.

Quand le genre est rigidifié (plus de place pour les styles), les travailleurs perdent leur pouvoir d'agir. La psychodynamique du travail dirait que la souffrance créatrice — celle qui permet d'inventer des astuces, de s'adapter, de « faire avec » — n'a plus d'issue. Elle devient pathogène.

C'est précisément ce lien entre rigidification du genre, perte du pouvoir d'agir et dégradation de la santé que les méthodes de la clinique de l'activité cherchent à défaire — à commencer par l'auto-confrontation croisée, objet de l'article suivant.

💡 Le pouvoir d’agir est la capacité d’un collectif professionnel à transformer ses situations de travail afin de les améliorer et de les adapter aux exigences du réel. Il ne s’agit pas d’une expertise externe, mais d’une capacité intrinsèque des collectifs à reprendre le contrôle de leur travail et à le faire évoluer.

Les éléments clés du pouvoir d’agir :

  • 📌 Redéploiement de l’action dans le milieu de travail : Il permet aux collectifs d’élargir leur rayon d’action et d’intervenir sur leur environnement de travail pour l’adapter à leurs besoins.
  • 📌 Transformation durable : Ce n’est pas une action ponctuelle, mais une démarche continue d’adaptation.
  • 📌 Action collective : Il repose sur la collaboration, le dialogue et la co-construction des solutions portées par les collectifs eux-mêmes.

#3

Faire vivre le Genre et le Style : Le dialogue professionnel comme moteur de santé

💡 Le dialogue professionnel, en favorisant l’expression et le partage des styles personnels au sein d’un collectif, joue un rôle crucial dans la santé psychologique des travailleurs. Il permet de surmonter les tensions potentielles entre l’individu et le genre professionnel, contribuant ainsi à un sentiment de reconnaissance et de pouvoir d’agir.

rouages équipe

Un espace de reconnaissance et de régulation

Le dialogue professionnel n'est pas une simple discussion ; c'est l'endroit où le "style" de chacun rencontre le "genre" du groupe. Il contribue à la santé :

🔖En créant un espace d’expression et de reconnaissance

Le dialogue offre aux travailleurs un espace pour exprimer leurs difficultés, leurs points de vue et leurs idées sur le travail. Il permet de partager leurs expériences et leurs solutions face aux défis du travail, favorisant un sentiment de reconnaissance et de soutien au sein du collectif.

🔖En mettant en lumière des contradictions et des conflits

Le dialogue permet de mettre en lumière les contradictions et les conflits qui peuvent exister entre les prescriptions du genre professionnel et les réalités vécues par les travailleurs. La confrontation des points de vue et des expériences permet de comprendre les difficultés rencontrées par chacun et de chercher des solutions collectives. C’est ici que s’incarne la fameuse dispute professionnelle, moteur de progrès pour l’entreprise.

Transformer le travail pour protéger la santé

Baguette magique

Le dialogue permet de faire évoluer le métier (le genre) pour qu'il reste protecteur :

🔖 En favorisant la réélaboration collective du genre professionnel

En partageant leurs styles personnels et en confrontant leurs différentes manières de faire, les travailleurs peuvent contribuer à la réélaboration collective du genre professionnel. Cette réélaboration permet de l’adapter aux nouvelles réalités du travail et de le rendre plus pertinent pour l’ensemble du collectif.

🔖En contribuant au développement du sentiment d’appartenance et de pouvoir d’agir

Le dialogue favorise un sentiment d’appartenance au groupe et renforce la cohésion du collectif. En participant activement à l’évolution du genre professionnel, les travailleurs développent un sentiment de pouvoir d’agir sur leur travail et leur environnement.

Main dialogue

Prévenir les risques par l'échange

En permettant aux travailleurs de s’exprimer et d’être reconnus dans leur singularité, le dialogue contribue à prévenir les situations pathogènes de travail. L’expression des difficultés et la recherche de solutions collectives permettent de diminuer le stress, l’isolement et le sentiment d’impuissance.

📝 Le dialogue professionnel, loin d’être une simple pratique de communication, est un outil essentiel pour la santé psychologique des travailleurs. Il favorise l’expression, la reconnaissance, la collaboration et le développement collectif, contribuant ainsi à un environnement de travail plus sain et plus stimulant.

💡 Ce que ça change pour une TPE-PME ou association

Dans une petite structure, le genre professionnel est souvent très présent — mais rarement nommé. C'est « la façon dont on fait les choses ici », transmise par l'exemple, l'imitation, parfois les remontrances. Et le style ? Il est là aussi : cet éducateur qui gère les crises à sa façon, cette comptable qui a développé son propre système de suivi, ce responsable de rayon qui « sent » quand un client a besoin d'être accompagné.

Ce qui se joue concrètement : quand un nouveau salarié arrive, il hérite du genre (« ici, on fait comme ça ») mais il apporte aussi son style. Si l'organisation est rigide, ce style sera vécu comme une menace. Si elle est vivante, ce style sera une opportunité d'enrichir les pratiques collectives.

Questions à vous poser : Savez-vous identifier le genre professionnel de chacun de vos métiers — ces règles non écrites qui font que « ça tourne » ? Valorisez-vous les adaptations individuelles, ou cherchez-vous à uniformiser les façons de faire ? Avez-vous des moments où vos équipes peuvent comparer leurs façons de faire et en tirer des enseignements collectifs ?

Signal d'alerte : quand un professionnel expérimenté part et que « tout s'effondre », c'est souvent le genre professionnel qui disparaît avec lui — faute d'avoir été rendu visible et transmis. L'enjeu n'est pas seulement de garder les personnes, mais de capitaliser sur ce qu'elles portent.

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Conclusion

🔗 Rendre visible le genre et le style : l'auto-confrontation croisée

Nous avons vu que le genre professionnel est souvent invisible — non pas parce qu'il n'existe pas, mais parce qu'il va de soi. Et le style ? Il est encore plus difficile à voir et à nommer, précisément parce qu'il se construit dans l'interstice entre ce qui est prescrit et ce qui est réellement fait.

C'est exactement le problème que l'auto-confrontation croisée cherche à résoudre : en filmant le travail réel et en organisant le dialogue entre professionnels sur ce qu'ils voient, elle permet de rendre visibles ces deux dimensions — le genre collectif et le style personnel — pour que le collectif puisse travailler sur elles. C'est l'objet de l'article suivant.

Pour transformer ces concepts en actions concrètes, je vous invite à :

  • 📍Observer les pratiques partagées dans votre équipe et identifier les points communs qui composent votre genre professionnel.
  • 📍Repérer vos propres adaptations et innovations personnelles : comment contribuent-elles à améliorer le travail ?
  • 📍Favoriser les échanges avec vos collègues pour cultiver la diversité des styles et enrichir ensemble vos pratiques.
  • 📍En tant que manager ou responsable, valoriser ces différences plutôt que chercher à uniformiser à tout prix : c’est ainsi que l’organisation reste agile, vivante et en bonne santé.

📝 L'analyse du travail, en soulignant l'importance des genres et des styles professionnels, joue un rôle crucial dans la revitalisation du pouvoir d'agir des travailleurs. Cela passe notamment par le dialogue professionnel encouragé par des méthodes telles que l'auto-confrontation croisée.

En examinant les genres et les styles, les travailleurs peuvent prendre conscience des normes implicites qui régissent leurs pratiques, les remettre en question lorsque nécessaire, et identifier les innovations personnelles qui améliorent l'efficacité collective.

Ce processus d'analyse et de discussion favorise non seulement la créativité, mais permet également de co-construire des solutions adaptées aux défis rencontrés, transformant ainsi les milieux de travail pour mieux répondre aux exigences pratiques et renforcer le développement individuel et collectif.


🤝Besoin d’un appui externe pour restaurer un dialogue professionnel constructif autour du travail ?

Que ce soit pour restaurer un dialogue professionnel constructif, pour accompagner une transformation de vos pratiques ou pour renforcer la santé au travail de vos équipes, je vous accompagne dans la mise en place de ces dispositifs de dialogue.

👉Echangeons !

La surcharge mentale : un enjeu majeur du monde du travail moderne

La surcharge mentale : un enjeu majeur du monde du travail moderne

▶️ Série "Santé au travail : de la théorie à la pratique dans les petites petites et moyennes organisations"

#4

Cet article est le quatrième d'une série de sept consacrée à la santé au travail dans les petites et moyennes organisations. 🔗 Article 1 : RPS : comprendre les facteurs de risque et sortir des idées reçues🔗 Article 2 : RPS : de l'évaluation à la prévention 🔗 Article 3  : La qualité empêchée : un enjeu majeur pour la santé au travail 🔗 Article 5  :  Prévenir la désinsertion professionnelle : Et si le dialogue social était votre meilleur outil de santé au travail ? 🔗 Article 6  :  Salarié compétent vs IPRP : comment choisir la meilleure option pour votre structure ? 🔗 Article 7  : Comment construire une culture partagée de la prévention et de la santé au travail ?

Dans notre société hyperconnectée où l’information circule en continu, la surcharge mentale est devenue un enjeu de santé publique. Cet article propose d’explorer ce concept, son évolution historique, ses manifestations et ses conséquences, ainsi que des pistes pour mieux la prendre en compte dans le monde professionnel.

#1

Comprendre la surcharge mentale : Approche théorique et historique

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Origines et évolution du concept

La surcharge mentale trouve ses racines théoriques dans les années 1960, avec les travaux du psychologue George A. Miller sur les limites de la mémoire de travail : le cerveau ne peut traiter qu'un nombre limité d'informations simultanément — généralement entre 5 et 9 éléments.

Dans les années 1980, la sociologue Monique Haicault a popularisé le terme de « charge mentale » pour décrire le poids cognitif et émotionnel de la double journée.

Depuis, l'avènement des technologies de l'information a élargi le concept à la surcharge informationnelle, théorisée par Alvin Toffler comme un « choc du futur » permanent

Définitions et dimensions : cognition et psyché

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🔖La dimension cognitive de la charge mentale

Caractérisée par l’intensité du traitement cognitif mis en œuvre par un individu pour effectuer une tâche (Tricot, 2009). Elle est fonction du nombre d’unités de traitement cognitif qu’il est nécessaire de maintenir et de traiter en mémoire de travail pour réaliser la tâche, des aspects environnementaux et personnels, cognitifs et non cognitifs, qui peuvent interférer dans cette relation entre l’individu et la tâche, de l’exigence du but de l’activité elle-même.

🔖La dimension psychique de la charge mentale

qui renvoie aux aspects affectifs et émotionnels que l’opérateur éprouve. Il s’agit du ressenti positif (joie, plaisir, émerveillement…) ou négatif (tristesse, frustration, douleur…) lié à la réalisation de la tâche. La charge psychique se définit également dans le rapport au travail. Elle correspond aux sentiments subjectifs d’être débordé, d’être incapable de faire face, de craquer. Ainsi, le contrôle et la maîtrise des émotions constituent un vrai travail en soi (Ribert Van de Weerdt, 2011).

Alors que la charge physique est plus facilement accessible – tant conceptuellement que méthodologiquement – la charge mentale l’est moins car ici interviennent de multiples facteurs et leurs interactions qui rendent difficiles l’appréciation objective des exigences auxquelles doit face le travailleur. (Psychologie du Travail et des Organisations : 110 notions clés- 2e éd.)

🔖La surcharge informationnelle

décrit une situation où un individu est confronté à un volume d’informations trop important pour pouvoir le traiter efficacement. Cela peut provenir de multiples sources (internet, réseaux sociaux, médias, etc.) et entrainer une difficulté à discerner l’important de l’accessoire, une baisse de la concentration, et une prise de décision plus difficile.

🔖La surcharge mentale

peut se définir comme un état de saturation cognitive et émotionnelle résultant d’une accumulation excessive de tâches, d’informations ou de sollicitations à traiter simultanément.

#2

Les moteurs de la surcharge dans l'entreprise contemporaine

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Facteurs déclencheurs en contexte professionnel

💡 Dans le contexte professionnel, la surcharge mentale résulte souvent de plusieurs facteurs cumulés, chacun pouvant se traduire par des situations concrètes :

📍 La multiplication simultanée des tâches et des projets à gérer

Dans une petite structure où chaque salarié est très polyvalent,  il faut jongler quotidiennement entre la gestion de l'activité/du public/des clients, l'administratif, de mulitples sollicitations et des réunions, ce qui génère un épuisement mental.

🔗 Ce facteur correspond directement à la famille « Intensité du travail et temps de travail » des 6 facteurs de risque du rapport Gollac — détaillée dans l'article 1 de cette série

📍 La complexification des processus et l’évolution rapide des compétences requises

Les transformations permanentes nécessitent de se former en continue pour pouvoir suivre toutes les évolutions, rester au bon niveau de compétences et maintenir voire développer son employabilité.  Cela peut générer un fort sentiment d'insécurité chez certains.

📍 L’exigence de performance et l’attente d’une réponse immédiate

Dans les environnements à haute pression, les collaborateurs se sentent souvent contraints de répondre instantanément aux sollicitations, augmentant la tension et l’épuisement mental.

📍 L’hyperconnexion et les interruptions fréquentes (emails, messageries instantanées)

Certains salariés peuvent recevoir en moyenne une 100 aine d'emails par jour, en parallèle d'autres messages sur différents canaux de communication. Ce flux incessant d’interruptions fragmente le temps de travail et complique la concentration sur les tâches complexes.

📍 Le brouillage des frontières entre vie professionnelle et personnelle

Au-delà des horaires de travail, la porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle crée une difficulté à « déconnecter » mentalement, même en dehors des heures de bureau. Cette intrusion permanente peut générer une fatigue psychique importante indépendamment du lieu de travail.

📍 Le travail dématérialisé reposant sur des représentations abstraites

Le fait de travailler sur des données numériques difficiles à concrétiser peut entraîner un sentiment d’inefficacité, car le lien direct avec les résultats manque, démotivant ainsi les salariés.

📍 La pression liée aux contraintes temporelles et aux délais serrés

Nous sommes dans une accélaration permanente, dans des environnements avec des enjeux et des contraintes multiples. Beaucoup de professionnels se retrouvent en difficulté pour prioriser, notamment par manque de temps de réflexion, ce qui est générateur de stress

📍 L’essor du télétravail accentuant le sentiment d’hyperconnexion et la porosité entre sphères de vie

Le télétravail, en rapprochant l’espace de travail du domicile, renforce la nécessité de gérer simultanément les contraintes professionnelles et familiales. Cette proximité physique, si elle apporte de la flexibilité, crée aussi un phénomène d’hyperconnexion, où la pression d’être constamment disponible et opérationnel est exacerbée, rendant plus difficile la mise en place de limites claires.

Le poids du contexte socio-économique

Economique
  • 📍Adaptations et changements organisationnels fréquents : génèrent anxiété, sentiment de perte de repères et résistances
  • 📍Contexte de plus en plus concurrentiel : exigences accrues de productivité, cadences élevées, objectifs de réduction des coûts, insécurité de l'emploi, flexibilité imposée, disponibilité constante, contrôles constants
  • 📍Tertiarisation croissante de l'économie : sollicitation accrue des fonctions mentales, intensification du travail de bureau, stress managérial, harcèlement moral
  • 📍Demande croissante de services : exposition accrue aux risques de violence, pression pour satisfaire le client

#3

Signaux, manifestations et conséquences

Indicateurs

Comment repérer la surcharge ?

La surcharge mentale au travail se manifeste par différents symptômes :

  • 📍Difficultés de concentration et de prise de décision
  • 📍Sensation de débordement et d’épuisement mental.
  • 📍Baisse de la créativité et de la productivité.
  • 📍Symptômes plus discrets : irritabilité face aux interruptions, oublis fréquents de tâches mineures, difficulté à hiérarchiser les priorités le matin.

🔗 Quand la surcharge s'installe durablement, elle se conjugue souvent à la qualité empêchée : non seulement on travaille trop, mais on n'a plus les ressources pour bien travailler. Ces deux phénomènes se renforcent mutuellement — voir l'article 3 de cette série

Les impacts délétères à long terme

exclamation triange

🔖Au niveau individuel

  • 📍Santé physique : Stress, anxiété, troubles musculo-squelettiques, gastro-intestinaux, cardiovasculaires, migraines, hypercholestérolémie, diabète, asthme...

  • 📍Santé psychique : Fatigue chronique, troubles du sommeil, crises d’angoisse, dépression, burn-out (épuisement professionnel).

  • 📍Comportement et social : Agressivité, troubles alimentaires, consommation accrue de substances (médicaments, alcool, tabac), isolement social, erreurs d’exécution, comportements à risque.

🔖Au niveau organisationnel

Cela se traduit par :

  • une augmentation de l'absentéisme,
  • une diminution de la productivité
  • un turnover accru
  • des coûts significatifs pour les entreprises.

Au-delà des enjeux individuels et organisationnels, la surcharge mentale a également des répercussions sur la société en général, exacerbant les inégalités de santé et augmentant la charge sur les systèmes de santé publics.

#4

Agir sur la surcharge mentale : leviers organisationnels et managériaux

La surcharge mentale n'est pas une fatalité individuelle — c'est souvent le symptôme d'une organisation qui demande trop, avec trop peu de ressources, sans espaces pour souffler. Les leviers sont donc d'abord organisationnels.

bonhomme bois fil rouge réseau

Pour les dirigeants

  • 📍 Redonner des marges de manœuvre (autonomie et ressources) : Selon le modèle de Karasek, une forte demande psychologique devient particulièrement délétère lorsqu'elle n'est pas accompagnée d'une autonomie suffisante. Il s'agit donc de redonner aux équipes des marges de manœuvre pour mieux gérer leur charge de travail.
  • 📍 Le droit à la déconnexion : Sanctuariser des temps de repos cognitifs réels pour permettre aux collaborateurs de récupérer et de préserver leur équilibre mental.
  • 📍 Reprioriser explicitement : Quand tout est urgent, rien ne l'est vraiment. Désigner collectivement ce qui peut attendre — et l'assumer — est un acte de direction concret qui soulage immédiatement la pression sur les équipes.
  • 📍 Cadrer les usages numériques : Messageries instantanées, emails hors horaires, outils qui s'accumulent sans formation : chaque outil non cadré ajoute une couche de charge cognitive. Une charte de déconnexion, même simple, envoie un signal fort et crédible.
  • 📍 Intégrer la charge mentale dans le DUERP : elle est un facteur de risque à évaluer comme les autres. Les outils INRS (RPS-DU, questionnaire Karasek) permettent de l'objectiver et d'en faire le point de départ d'un plan d'action concret — comme l'y oblige d'ailleurs la réglementation depuis le décret de 2001.

Pour les managers de proximité

Equipe rôle
  • 📍 Repérer les signaux faibles : Former les managers à détecter les signaux de surcharge mentale chez leurs collaborateurs avant qu'ils n'atteignent un point de rupture. Une vigilance proactive permet d'agir en prévention.
  • 📍 Prendre en compte la réalité du travail : Reconnaître les contraintes, aléas et complexités rencontrés sur le terrain dans l'accompagnement managérial et la définition des attentes.
  • 📍 Instaurer des plages sans interruption : Définir des périodes pendant lesquelles les collaborateurs ne sont pas dérangés par emails, appels ou notifications (ex : « heures sans messagerie »).
  • 📍 Former à la gestion des priorités et du temps : Proposer des ateliers sur des méthodes reconnues (ex : Pomodoro, matrice d'Eisenhower) pour améliorer l'organisation et réduire la charge cognitive.
  • 📍 Nommer ce qui se passe : « Je vois que tu jongles entre trois dossiers urgents depuis deux semaines — est-ce que c'est tenable ? » est une phrase simple qui ouvre un dialogue utile. Mettre des mots sur la surcharge, sans attendre que le salarié s'effondre, est l'une des compétences managériales les plus protectrices.
Rouages

Pour l'organisation dans son ensemble

  • 📍Instaurer des plages sans interruption : Définir des périodes pendant lesquelles les collaborateurs ne sont pas dérangés par emails, appels ou notifications (ex : « heures sans messagerie »).
  • 📍Former à la gestion des priorités et du temps : Organiser des ateliers sur des méthodes reconnues (ex : Pomodoro, matrice d’Eisenhower) pour améliorer l’organisation personnelle.
  • 📍Alléger les processus internes : Simplifier les procédures, réduire le nombre de réunions et déléguer les tâches non essentielles pour limiter les surcharges inutiles.
  • 📍Penser les flux de communication : Réfléchir et organiser les échanges en entreprise pour les rendre plus fluides et éviter les débordements d’information.
  • 📍 Instaurer des temps de dialogue sur le travail : Créer des espaces réguliers d'échange permettant de clarifier la qualité attendue du travail, les besoins de chacun et d'ajuster les pratiques.
  • 📍 Culture d'écoute et dialogue continu : Mettre en place des dispositifs réguliers permettant la remontée d'informations, où les collaborateurs peuvent s'exprimer librement sur leur charge de travail, afin de détecter les signaux d'alerte liés à la surcharge mentale.

Auto-diagnostic — 10 questions pour repérer une surcharge installée dans votre équipe

Résultat :

3 « oui » ou plus → la surcharge est probablement installée et mérite une analyse approfondie.

5 « oui » ou plus → il est temps d'agir sans attendre.

#5

Prospective : technologie, culture et IA

Digitalisation

La technologie : Allié ou catalyseur de surcharge ?

À l’ère numérique, les technologies de l’information jouent un rôle paradoxal dans la gestion de la surcharge mentale : elles peuvent être à la fois des catalyseurs et des solutions potentielles.

D’un côté, l’explosion du nombre d’outils digitaux, notifications, et messages contribue à une hyperconnexion permanente qui dispersent l’attention et intensifient la charge mentale. L’utilisation non maîtrisée des smartphones et applications génèrent un “choc informationnel” difficile à gérer.

De l’autre, l’intelligence artificielle apporte des opportunités inédites.

📌 La technologie est souvent perçue comme une menace. Cependant, lorsqu'ils sont bien utilisés, les outils peuvent améliorer l’efficacité. Les applications de gestion du temps (Trello, Notion) ou la communication asynchrone (Slack) permettent de mieux organiser sa charge, à condition d'être formé.

📌 Le nouveau défi : L'Intelligence Artificielle. L'arrivée de l'IA générative dans nos flux de travail crée un paradoxe : elle peut automatiser des tâches, mais elle accélère aussi le rythme de production et le volume d'informations à vérifier, augmentant potentiellement la charge cognitive de contrôle.

💡Le défi pour les organisations est donc de mettre en œuvre ces technologies en maîtrisant leurs impacts et en adaptant la culture d’entreprise pour éviter la multiplication des sollicitations et un effet “bombe à retardement” informationnelle.

Regards croisés : L'approche internationale

Monde

🗺️ Les approches varient :

📍Au Japon ou en Corée du Sud, le surmenage est souvent normalisé bien que les lignes bougent.

📍À l'inverse, les pays nordiques (Suède, Norvège) intègrent proactivement le bien-être et la conciliation vie-travail dans leur culture d'entreprise.

💡Ces contextes influencent directement la perception et les stratégies de réponse à la surcharge.

papier

Conclusion

La surcharge mentale représente aujourd’hui un défi majeur pour les entreprises et leurs collaborateurs.

Comprendre ses mécanismes, identifier ses signaux et agir en amont sont indispensables pour préserver la santé mentale, améliorer la qualité de vie au travail et garantir la performance durable des organisations.

Si les facteurs déclencheurs sont multiples et complexes, des solutions concrètes existent et peuvent être mises en place à tous les niveaux : individuel, managérial et organisationnel.

Face à ces enjeux humains et économiques, il est essentiel d’adopter une approche proactive et collective pour réduire la charge cognitive et émotionnelle, tout en tirant parti des innovations technologiques de manière raisonnée.

➡️ La suite dans l'article 5 de cette série : Prévenir la désinsertion professionnelle par le dialogue social.

Quand la surcharge mentale s'installe dans la durée sans être traitée, elle peut engager une trajectoire de fragilisation progressive — jusqu'à la rupture. Le prochain article explore comment le dialogue social, y compris dans les petites structures, peut être un levier de prévention concret avant d'en arriver là.


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Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ?

Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ?

▶️ Série "Penser le travail"

#1

Quatre articles pour interroger ce que le travail est, ce qu'il nous fait, et ce qu'il pourrait être autrement. Chaque article peut se lire seul ; lus ensemble, ils forment un parcours de réflexion. Cet article est le point de départ : comprendre d'où vient le travail tel que nous le connaissons.
De la révolution industrielle à l’intelligence artificielle : comprendre les mutations du travail pour mieux agir.

Il y a quelques années, le directeur d’une association d'éducation populaire me confiait :
« Mes salariées font ce métier par vocation, mais elles me disent de plus en plus souvent qu’elles ne peuvent plus travailler comme avant. La structure a changé, les outils ont changé, le rythme a changé. Mais personne ne leur a jamais demandé ce que le travail voulait dire pour elles. »

Ce témoignage, banal en apparence, touche quelque chose d’essentiel. Il ne s’agit pas seulement de conditions de travail ou de management. Il s’agit du sens même de ce que nous appelons travail – une notion que nous croyons bien connaître, et qui pourtant s’est profondément transformée sous nos yeux.

Cet article propose un voyage entre histoire, concepts et enjeux contemporains. Accessible à tous, il offre aussi aux lecteurs curieux les repères théoriques pour aller plus loin.

Le travail n’est pas une donnée naturelle.
C’est une construction sociale, juridique, économique – et philosophique. Ce que nous appelons aujourd’hui avoir un travail, chercher un emploi ou perdre son poste renvoie à des réalités que les générations précédentes n’auraient pas reconnues sous ces mots.

Comprendre d’où vient cette construction – et comment elle se défait et se refait sous nos yeux – est utile pour quiconque dirige, manage ou accompagne des équipes. Non pas pour nostalgier un âge d’or qui n’a probablement pas existé, mais pour identifier les vraies tensions à l’œuvre dans les organisations d’aujourd’hui.

👉 Dans cet article :

  • La construction historique du salariat – du XIXᵉ siècle aux années 1970
  • Travail, activité, emploi : trois mots pour trois réalités différentes
  • Le rapport au travail aujourd’hui : ce que les données récentes nous disent
  • Et maintenant ? Enjeux pour les structures et les individus

#1

Du travail contraint au travail protégé : une construction sur trois siècles

Le travail tel que nous le connaissons n’a pas toujours été ainsi. Il a été fabriqué, négocié, encadré – et contesté. Trois grandes séquences historiques ont façonné cette architecture que nous habitons encore aujourd’hui.

Flèche

XIXᵉ siècle : le travail comme marchandise

La première révolution industrielle transforme en quelques décennies des sociétés rurales en économies de fabrique. Les ouvriers quittent les campagnes pour les villes, échangent le rythme des saisons contre celui des machines. Les conditions sont dures : journées de 12 à 14 heures, travail des enfants, aucune protection en cas d’accident ou de maladie.

C’est dans ce contexte que le mot « salariat » apparaît pour la première fois – sous la plume de Proudhon, en 1846. Il ne désigne pas encore une protection : il décrit une dépendance.

Pour Marx, qui analyse le capitalisme naissant, le salarié vend sa force de travail comme n’importe quelle marchandise. La valeur d’échange du travail, selon lui comme selon Smith et Ricardo, est liée au temps que ce travail incorpore – une idée qui structurera tout le débat social du siècle suivant.

💡Les premiers syndicats émergent dans ce terreau. Les combats de l’époque – limiter les heures de travail, interdire le labeur des enfants, obtenir un jour de repos – semblent banals aujourd’hui. Ils ont été arrachés à des employeurs qui y voyaient une atteinte au droit de propriété.

XXᵉ siècle : le travail comme statut social

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Le tournant du siècle marque une rupture : l’introduction du contrat de travail institutionnalise la relation salariale. Ce n’est plus seulement un échange économique, c’est un cadre juridique qui fixe droits et obligations des deux côtés. Le chômage, qui n’existait pas comme catégorie officielle, devient une situation reconnue – et indemnisée.

Les Trente Glorieuses (1945‑1975) sont l’âge d’or de ce modèle. Le fordisme – production de masse, emploi stable, augmentations régulières, accès à la consommation – structure l’organisation du travail. La semaine de 40 heures, les congés payés, la sécurité sociale : autant de conquêtes qui font du salariat un modèle de protection et d’ascension sociale.

Peter Drucker théorise à cette époque l’importance du « travailleur du savoir » ; Daniel Bell décrit la société post‑industrielle où les services suppléent l’industrie.

💡Le travail devient progressivement un vecteur d’identité sociale autant que de revenu. Ce glissement est fondamental : on ne travaille plus seulement pour vivre, on est ce que l’on fait.

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Depuis les années 1970 : le travail comme incertitude négociée

La crise pétrolière des années 1970 fissure le modèle. 📍Le chômage de masse réapparaît. 📍La mondialisation et l’automatisation fragilisent des secteurs entiers. 📍Le CDI à temps plein cesse d’être la norme unique : CDD, intérim, auto‑entrepreneuriat, plateformes numériques dessinent un paysage plus fragmenté.

Depuis les années 1990, la révolution numérique accélère ces transformations. Internet, puis les smartphones, puis l’intelligence artificielle redessinent les contours de « l’espace » et du « temps » de travail. Le télétravail, massifié par la pandémie de 2020, a rendu visible une question qui couvait : où s’arrête le travail et où commence la vie ?

Pour autant, le salariat n’a pas disparu. Il reste le statut dominant – plus de 90 % des actifs en emploi en France. Mais il est pressé de toutes parts : par les nouvelles formes d’emploi, par les attentes des salariés en matière d’autonomie et de sens, et par des modèles organisationnels qui en ont gardé la forme sans toujours en conserver l’esprit de protection.

En pratique dans les petites structures : Cette histoire longue se lit dans les tensions actuelles. salariés exercant un métier‑vocation – mais dans des organisations soumises à la logique de subventions, d'appels à projets et à la rationalisation des coûts. La construction historique du salariat comme protection sociale est mise à l’épreuve par des organisations du travail qui en reproduisent les contraintes sans toujours en offrir les contreparties.

💡Comprendre cette tension, c’est le premier pas pour y répondre autrement que par le seul discours sur la « résilience » individuelle.

 

#2

Travail, activité, emploi : trois mots qui ne disent pas la même chose

Nous utilisons souvent ces trois termes comme synonymes. Ils ne le sont pas – et la confusion entre eux produit des malentendus concrets dans les organisations.

Le travail : l’effort transformateur

Le travail désigne l’effort humain qui transforme le monde pour répondre à des besoins. C’est la définition la plus large, qui transcende les frontières de l’emploi.

Marx a analysé le travail sous deux faces indissociables : 📍d’un côté, il est aliénant (dans le capitalisme, le travailleur est séparé du fruit de son effort) ; 📍de l’autre, il est source potentielle de réalisation – c’est par le travail que l’être humain se transforme lui‑même en transformant son environnement.

Cette dualité n’est pas dépassée. Elle est au cœur des débats contemporains sur la qualité empêchée (quand le professionnel ne peut pas faire le travail qu’il juge bien fait) et sur la souffrance éthique (quand on lui demande d’agir contre ses valeurs) – deux concepts sur lesquels Christophe Dejours a construit une œuvre majeure en psychodynamique du travail.

L’activité : ce qu’on fait vraiment

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Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne (1958), distingue trois formes d’activité humaine : le travail (labor) comme nécessité vitale, l’œuvre (work) comme création durable, et l’action comme participation à la vie collective.

Cette distinction éclaire quelque chose d’essentiel : beaucoup de ce qui fait sens dans l’activité professionnelle – le geste bien exécuté, la relation avec un usager, la transmission d’un savoir‑faire – ne rentre dans aucune case des référentiels d’évaluation. Ce « travail invisible » est pourtant ce qui tient les collectifs et fait la qualité réelle du service rendu.

L’approche clinique du travail, développée en France par Yves Clot notamment, part de cette idée : si l’on veut comprendre ce qui se passe dans une organisation, il faut analyser l’activité réelle – ce que les gens font vraiment pour que ça marche – et pas seulement le travail prescrit – ce qu’ils sont censés faire selon les procédures.

 

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L’emploi : le cadre juridique et économique

L’emploi, lui, est une catégorie économique et juridique : c’est la forme institutionnelle que prend le travail rémunéré dans le cadre d’une relation employeur‑salarié. Weber et Durkheim ont montré comment l’emploi structure les identités sociales – on se présente par son métier, on se définit par sa position dans la hiérarchie.

La distinction emploi / travail est devenue critique avec les plateformes numériques : un chauffeur Uber travaille, mais n’a pas d’emploi au sens salarial. Les batailles juridiques autour de ce statut, au Royaume‑Uni, en Californie et en France, ne sont pas des querelles techniques : elles portent sur les droits attachés à ce qu’on fait de sa vie.

Pour aller plus loin - La distinction travail / activité / emploi est au fondement de la démarche d’évaluation des risques psychosociaux. Quand un professionnel dit « je n’ai plus le temps de bien faire mon travail », il ne se plaint pas de son emploi – il signale un écart entre le travail prescrit et l’activité réelle que ni sa fiche de poste ni son entretien annuel ne capturent.

💡C’est cet écart que les démarches d’espaces de discussion et de diagnostic participatif cherchent à réduire.

#3

Le rapport au travail aujourd’hui : ce que les données récentes nous disent

Comprendre l’histoire et les concepts, c’est bien. Savoir ce qui se passe dans la tête et le cœur des travailleurs au jour d'aujourd'hui, c’est indispensable pour agir.

 

Avions en papier

Trois dimensions du rapport au travail

Le rapport au travail désigne la manière dont une personne perçoit, vit et donne du sens à son activité professionnelle. Les sociologues l’analysent sous trois dimensions :

  • 📍L’ethos du travail : les valeurs et croyances qui façonnent la perception collective du travail. L’éthique protestante décrite par Weber (le travail comme devoir et vertu) a longtemps structuré l’imaginaire occidental. Elle coexiste aujourd’hui avec des valeurs plus expressives (le travail comme lieu d’épanouissement) et plus instrumentales (le travail comme moyen de vivre).
  • 📍Les champs d’identification : Au metier (je suis educateur specialise), à l'organisation (je travaille pour cette association), ou au parcours (je construis un projet professionnel) ? Ces identifications conditionnent la maniere dont on vit les changements organisationnels.
  • 📍Les modes d’implication : comment les individus s’engagent‑ils ? Par conviction, par obligation, par intérêt, par peur ?  Ce que Dejours appelle la "mobilisation subjective" - le fait qu'on ne peut jamais completer se contenter d'executer des taches prescrites - est la une ressource precieuse et fragile.

Ce que les données récentes révèlent : une bifurcation en cours

données analyse indicateurs

Le travail reste central dans la vie des Français, mais son sens se déplace. L’attachement concerne de plus en plus le métier plutôt que l’organisation. La quête de sens s’intensifie, en particulier dans les secteurs du soin, de l’éducation et de l’accompagnement.

L’intensification du travail ne faiblit pas. Plus le travail se prescrit et se rationalise, plus la reconnaissance du travail réel s’effondre – alors même qu’elle constitue l’un des principaux facteurs de santé psychique au travail.

#4

Et maintenant ? Enjeux pour les structures et les individus

L'histoire du travail ne se lit pas comme une simple progression linéaire vers le mieux. Elle est faite d'avancées, de régressions, et de contradictions toujours actives. Quatre enjeux structurent le présent.

L'intelligence artificielle : une troisième révolution encore ouverte

L'IA générative marque ce que certains appellent la quatrième révolution industrielle. Comme les précédentes, elle soulevé des questions sur les métiers qui disparaissent et ceux qui émergent.

Mais elle pose aussi une question spécifique : si l'IA peut reproduire un nombre croissant de taches cognitives, qu'est-ce qui reste proprement humain dans le travail ?

💡La réponse la plus solide pour le moment : la relation, le jugement en contexte, la dimension éthique de l'activité, la capacite à naviguer dans l'ambiguïté. Ce sont précisément ces dimensions que les organisations ont tendance à sous-évaluer - et que la prévention des RPS cherche à protéger.

🔗 Pour aller plus loin - Intelligence artificielle et travail : vers une cohabitation entre humain et machine

La frontière travail / vie personnelle : un enjeu de sante

icone santé mentale

L'érosion des frontières temporelles et spatiales du travail - accélérée par le numérique et le télétravail - n'est pas seulement une question d'organisation.

C'est un enjeu de santé. La porosité entre temps de travail et temps personnel est l'un des facteurs de risque les mieux documentés de surcharge mentale et d'épuisement.

Pour les dirigeants de petites structures, cette question est doublement sensible : ils en souffrent eux-mêmes souvent les premiers, et ils n'ont pas toujours les outils pour en parler avec leurs équipes.

🔗 Pour aller plus loin - La surcharge mentale : un enjeu du monde du travail

fusée

Le sens au travail : de la quête individuelle a la responsabilité collective

La "grande démission" observée aux Etats-Unis en 2021-2022, le "quiet quitting" (désengagement silencieux) qui lui a succède, et la montée des "reconversions professionnelles" en France disent tous la même chose : pour une part croissante des actifs, le travail doit faire sens - ou ils partent chercher ce sens ailleurs.

Cette quête n'est pas un caprice générationnel. Elle est la conséquence logique d'un siècle d'enrichissement de la promesse du travail : nous avons dit aux gens que le travail était un lieu d'identité, d'épanouissement, de réalisation. Ne soyons pas surpris qu'ils y croient.

Pour les organisations, la question n'est pas de savoir si cette quête est légitime. Elle l'est.

💡La vraie question est : que peut faire une structure pour que le sens soit possible ? La réponse ne passe pas par des discours sur les valeurs, mais par des conditions concrètes - autonomie dans le travail, reconnaissance du travail réel, cohérence entre les valeurs affichées et les pratiques quotidiennes.

Vers une culture de prévention : du diagnostic à l'action

réseau

Penser le travail n'est pas un exercice intellectuel réserve aux académiciens. C'est une condition pour agir autrement.

Comprendre pourquoi vos salaries se sentent à la fois attaches à leur métier et épuises par leur travail, c'est la base de toute politique de prévention sérieuse.

Les outils existent : évaluation des risques psychosociaux, diagnostic participatif, espaces de discussion sur le travail, approche par les ressources. Ils ne sont pas réserves aux grandes entreprises. Ils s'adaptent aux petites structures - a condition qu'on les prenne par le bon bout : celui du travail réel, et pas seulement des procédures.

🔗 Pour aller plus loin - Comment construire une culture partagée de la prévention et de la santé au travail ?

papier

Conclusion : CE QUE L'ON RETIENT

Le travail est une construction historique, pas une donnée naturelle. Il a été fabriqué, protègé, contesté - et il continue d'être rediscuté à chaque mutation économique et technologique.

Trois tensions traversent le monde du travail contemporain, et se jouent dans chaque organisation, quelle que soit sa taille :

  • 📍La tension entre travail prescrit et activité réelle : ce qu'on demande de faire et ce qu'il faut faire pour que ca marche sont rarement identiques. Reconnaitre et discuter cet écart, c'est prévenir la souffrance et développer les compétences.
  • 📍La tension entre protection et flexibilité : le salariat offre une sécurité que les nouvelles formes d'emploi peinent à garantir. Comment préserver cette protection tout en adaptant le travail aux nouveaux contextes ? C'est un défi organisationnel et juridique ouvert.
  • 📍La tension entre sens et efficacité : les organisations ont besoin que leurs salaries s'impliquent. Mais l'implication ne se commande pas - elle se construit dans des conditions de travail qui la rendent possible.

L'intelligence artificielle, la porosité des frontières temporelles, la quête de sens : ces enjeux ne disparaitront pas. Ils interrogent chaque dirigeant, chaque manager, chaque professionnel RH sur une question fondamentale : quelle organisation du travail voulons-nous construire, ensemble ?

Système d’Observation sur les Femmes et d’Information sur l’Emploi (SOFIE)

Système d’Observation sur les Femmes et d’Information sur l’Emploi (SOFIE)

Connaissez-vous le Système d'Observation sur les Femmes et d'Informations sur l'Emploi SOFIE ?

anct logo

Cet outil de l’Observatoire des territoires de l’Agence Nationale de la Cohésion et des Territoires (ANCT) permet de d’effectuer un diagnostic local de l’emploi des femmes dans les territoires : conditions d’emploi et insertion professionnelle des femmes, inégalités femmes-hommes et freins potentiels.

Gratuit et accessible à tous, Sofie 2.0 sensibilise les acteurs locaux à la dimension territoriale de l’emploi des femmes et aide à la mise en place de politiques locales ad hoc.

Cet outil permet de comprendre notamment où se situent les inégalités sur chaque territoire, au travers de différents indicateurs :

  • Inactivité
  • Chômage
  • Temps partiel
  • Contrats précaires
  • Jeunes non insérés
  • Familles monoparentales
  • Familles nombreuses
  • Non mixité de l'offre d'emploi
  • Non mixité de l'offre de formation en 1ère
  • Femmes non diplômées
  • Accueil des jeunes enfants
  • Éloignement de l'école
  • Trajet domicile-travail des femmes
métropole de lyon logo

Qu'en est-il de la situation sur l'emploi des femmes dans la Métropole de Lyon ?

Carte sur les inégalités femmes-hommes dans la Métropole de Lyon
métropole de lyon
Analyse de la situation (proposée par le site)

"Un accès à l'emploi des femmes globalement comparable à la situation nationale

Les inégalités entre les femmes et les hommes en matière d'accès à l'emploi et de conditions de travail dans le territoire sélectionné sont plutôt contenues dans le territoire sélectionné relativement à ce qu'on observe dans l'ensemble du pays."

RESSOURCES

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Le travail en crise

Le travail en crise

Si, comme moi, vous adorez les podcasts (et que, bien sûr, vous vous intéressez au sujet du travail), je vous invite à aller sur votre plateforme préférée pour écouter les excellents podcasts de France Culture "LE TRAVAIL en CRISE"

Une série de 4 podcasts :

📻 Episode 1 - Peut-on se passer du concept d’aliénation ?
"Les hommes entretiennent par leur propre travail une réalité qui les asservit toujours davantage" Karl Marx ©Getty

"L’analyse du travail aliéné opérée par Karl Marx a largement contribué à élever l'aliénation au rang de concept philosophique. Qu’en est-il du devenir de ce concept, notamment dans la Théorie critique ?

Avec

  • Emmanuel Renault Professeur de philosophie à l'université Paris Nanterre
  • Katia Genel Maîtresse de conférences en philosophie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne"

🌟Ce que j'ai apprécié :

  • Me familiariser un peu plus avec la pensée de Marx
  • Revenir aux concepts pour prendre un peu de hauteur
  • Creuser la notion d'être étranger à son activité (autonomie, contribution, sens ...)
📻 Episode 2 : Pourquoi ne veut-on plus travailler ?
"Chasser l’ennui de soi par n’importe quel moyen est aussi vulgaire que le fait de travailler sans plaisir" Friedrich Nietzsche ©Getty - mathisworks

"Le travail permettrait la réalisation de notre humanité et serait au fondement même du lien social. Or, il semble que c’est précisément cette valeur travail qui est actuellement remise en question dans nos sociétés contemporaines. Va-t-on entrer dans l’ère de la fin du travail ?

Avec

  • Dominique Méda Professeure de sociologie à Paris-Dauphine, Productrice chez France Culture
  • Marie-Anne Dujarier Professeure de sociologie à l’Université Paris Cité
  • Arnaud François Professeur de philosophie à l'Université de Poitiers"

🌟Ce que j'ai apprécié :

  • Pouvoir approfondir la réflexion pour aller au-delà de ce que j'entends dans les différentes organisations que j'accompagne ("on ne trouve plus personne, on a des offres auxquelles personne ne répond", "les jeunes n'ont pas le même intérêt pour le travail, ils ne veulent plus travailler, ils préfèrent voyager", "aujourd'hui, les gens ne supportent plus rien, il leur faut du 0 contrainte, et les exigences sont très élevées", "les salariés engagés sont en voie de disparition", ...)
  • Le lien avec les approches relative à la Qualité de Vie et des Conditions de Travail
📻Episode 3. Peut-on travailler sans hiérarchie ?
"Le capitaliste devient un donneur d’ordre industriel parce qu’il est capitaliste" Karl Marx ©Getty - Fanatic Studio

"Le travail semble ne pas pouvoir se passer de hiérarchie. Mais cette verticalité est aussi remise en question, et la hiérarchie contestée. Peut-on vraiment s'en passer ? L'horizontalité parfois vantée aujourd'hui n'est-elle qu'une illusion ?

Avec

  • Alexis Cukier Maître de conférences en philosophie morale et politique à l'université de Poitiers, et animateur de l’association Ateliers Travail et Démocratie
  • Alizée Delpierre Sociologue, chargée de recherches au CNRS"

🌟Ce que j'ai apprécié :

  • L'analyse qui est faite des difficultés rencontrées dans des organisations plus horizontales (scop, autogestion, ...) qui cherchent à faire autrement
  • Toute la difficulté à organiser le travail sans hiérarchie, notamment au regard du lien de subordination juridique
📻 L’ouvrier est-il une figure du passé ?
"Le capitaliste devient un donneur d’ordre industriel parce qu’il est capitaliste" Karl Marx ©Getty - Fanatic Studio

"Si la figure ouvrière emblématique de l’usine et de la grande industrie semble appartenir au passé, le monde ouvrier n’a pourtant pas disparu : il s’est transformé, a investi d’autres secteurs, s’est tertiarisé. Qui sont alors les ouvriers aujourd'hui ?

Avec

  • Aurélie Filippetti Femme politique, romancière, ancienne ministre de la Culture dans les gouvernements Ayrault puis Valls
  • Sophie Bernard Sociologue"

🌟Ce que j'ai apprécié :

  • Mieux comprendre l'invisibilisation et la transformation du monde ouvrier
  • Le lien fait par les intervenants avec les auto-entrepreneurs, leur isolement qui contribue à morceler les travailleurs

💡Pouvoir sortir la tête du guidon de temps en temps pour nourrir sa pensée et confronter ses idées et ses pratiques est essentiel.

Nous avons la chance d'avoir pléthore de ressources de qualité à disposition.🙏