▶️ Série "Recruter et intégrer : de la définition du besoin à l'accueil" #2
La question qui déclenche un recrutement est presque toujours la même : « il nous faudrait quelqu'un pour… ». Ce qui vient après cette phrase détermine la suite. Quand le besoin est analysé avec méthode, l'entretien devient un travail de vérification. Quand il ne l'est pas, il devient une recherche à tâton et une appréciation de personnes - et personne n'a rien à y gagner, ni le recruteur placé en position de juge, ni le candidat évalué sur autre chose que ce qu'il sait faire.
#1
Quatre questions avant de commencer
Faut-il recruter ?
Une création de poste peut être rendue nécessaire par l'augmentation de la charge de travail.
Cepedant, parfois, les équipes et les managers n'arrivent pas à objectiver cette augmentation perçue.
Il peut être intéressant d'analyser la situation : les projets sont-ils correctement dimensionnés ? le niveau de compétences pour y répondre est-il en adéquation ? les objectifs sont-ils clairs ? les priorités sont-elles arbitrées ? la transmission d'informations est-elle opérante ? les outils en place sont-ils efficaces et maîtrisés ? , ...?
Sans analyse préalable, dans ces situations, un recrutement soulage quelques mois et laisse la cause en place. La nouvelle personne se retrouve débordée à son tour, et l'organisation compte un poste de plus, sans réelle valeur ajoutée.
💡Poser la question du volume de temps réellement nécessaire au regard de l'activité et analyser les dysfonctionnements qui impactent le ratio temps disponible / besoins réels est essentiel.
Le poste est-il tenable ?
Certains postes se libèrent avec une régularité qui devrait alerter : trois titulaires en quatre ans, des départs en cours de période d'essai, des arrêts de travail qui se répètent au même endroit de l'organigramme. La lecture spontanée attribue ces échecs aux personnes - le premier n'avait pas le niveau, la deuxième n'était pas faite pour ça, le troisième avait un problème personnel. Trois explications individuelles pour un phénomène qui se répète au même poste.
Quand un poste ne tient personne, la cause est presque toujours dans le poste. Recruter de nouveau sans avoir cherché laquelle revient à mettre une quatrième personne en difficulté, avec le coût correspondant pour elle, pour l'équipe et pour la structure.
Cinq hypothèses méritent d'être examinées, et elles ne s'excluent pas.
- 📍Le poste est mal calibré. Il agrège des activités qui n'ont pas de cohérence entre elles, ou il cumule des exigences que personne ne réunit - un profil technique pointu doublé d'une capacité d'animation d'équipe, un travail de fond qui suppose de la concentration associé à une fonction d'accueil permanent. Le poste a été construit en additionnant ce qui restait, non en pensant un métier.
- 📍La mission est mal définie. Le titulaire ne sait pas ce qu'on attend de lui, ou il reçoit des attentes contradictoires selon l'interlocuteur. Il passe son énergie à chercher son périmètre plutôt qu'à travailler, et il est jugé sur des résultats qui n'avaient jamais été explicités.
- 📍Les moyens ne sont pas adaptés. Le temps de travail ne permet pas de tenir les missions confiées, les outils manquent, le budget ne suit pas, les informations nécessaires ne circulent pas. La personne est mise en situation de ne pas pouvoir faire correctement son travail, ce qui use plus sûrement qu'une charge élevée.
- 📍La charge est objectivement intenable. Le poste a été dimensionné il y a cinq ans et l'activité a doublé depuis, sans que le périmètre soit revu. Chaque titulaire découvre l'écart après quelques semaines et tient le temps qu'il peut.
- 📍Le problème n'est pas dans le poste mais autour de lui. Un collectif qui ne laisse pas de place à un nouvel arrivant, un conflit ancien dans lequel le poste se trouve pris, un mode d'encadrement qui ne convient à personne. Dans ce cas, le poste est le symptôme et non la cause - et le recrutement suivant échouera aussi.
Le diagnostic demande d'aller chercher l'information là où elle se trouve, ce qui suppose de le vouloir. Les entretiens de départ des titulaires successifs, s'ils ont été conduits, contiennent souvent la réponse. Les personnes qui travaillent avec ce poste au quotidien l'ont généralement identifiée depuis longtemps, sans que quiconque le leur demande. Et les indicateurs disponibles - durée moyenne dans le poste, motifs de départ, absences - disent quelque chose dès qu'on les regarde ensemble plutôt que cas par cas.
💡Cette étape est inconfortable, parce que les réponses mettent en cause l'organisation et parfois l'encadrement. Elle est aussi la seule qui permette de sortir d'une série d'échecs attribués au hasard des personnes.
ℹ️ Un signal à ne pas confondre avec un autre : Un poste difficile à pourvoir et un poste sur lequel personne ne tient sont deux problèmes distincts. Le premier renvoie à l'attractivité de l'offre, au marché, au niveau de rémunération. Le second renvoie à l'organisation du travail. Une structure peut recruter facilement sur un poste que personne ne garde -l'offre attire, la réalité fait fuir. La confusion entre les deux conduit à travailler sur l'annonce alors que le sujet est ailleurs.
Faut-il recruter à l'extérieur ?
Une fois le besoin confirmé, la question suivante porte sur les ressources internes. Quelqu'un dans la structure pourrait-il occuper ce poste, avec un accompagnement ?
La réponse est parfois oui, et elle change la nature du projet : la personne connaît le contexte, les interlocuteurs et les usages, le risque d'échec est plus faible, et le signal envoyé aux équipes vaut plus qu'une politique de fidélisation formalisée.
Le recrutement externe porte alors sur le poste libéré, souvent plus facile à pourvoir que celui envisagé au départ.
💡Encore faut-il, pour se poser cette question, disposer d'une vision des compétences présentes dans la structure -y compris de celles qui ne sont pas utilisées dans le poste actuel.
Peut-on repartir de l'offre précédente ?
Non, et c'est probablement l'erreur la plus répandue. Reprendre l'annonce de la personne qui part, ou la fiche de poste d'il y a quatre ans, revient à recruter pour une organisation qui n'existe plus. Entre-temps, l'activité a évolué, d'autres postes ont bougé, des outils ont changé, des compétences se sont déplacées d'un poste à l'autre sans que personne ne l'écrive.
💡Le raccourci est tentant parce qu'il fait gagner deux heures. Il coûte beaucoup plus cher lorsqu'on s'aperçoit, six mois après l'embauche, que le poste réel ne correspondait pas à celui qui avait été décrit.
#2
Analyser le besoin : croiser les regards
L'analyse du besoin est le premier moment où l'intelligence collective se révèle plus efficace que le travail solitaire. Personne ne détient à lui seul l'information nécessaire.
Trois points de vue, trois informations différentes
- 📍La direction connaît les orientations, les contraintes budgétaires, ce qui va bouger dans les dix-huit mois. Elle sait ce que la structure veut devenir, et donc ce qu'un poste créé aujourd'hui devra permettre demain.
- 📍Le manager de proximité, quand il existe, connaît la charge réelle, les interfaces, ce qui coince au quotidien. Il sait ce qui a été absorbé par l'équipe faute de titulaire, et ce qui a été abandonné.
- 📍Les personnes qui occupent des postes voisins connaissent l'activité concrète et les arrangements informels. Elles savent quelles tâches se transmettent sans qu'aucune procédure ne le prévoie, et sur quoi la nouvelle recrue butera dès la deuxième semaine.
💡Ces trois niveaux d'information ne se recouvrent pas et se contredisent parfois. La contradiction est en soi une donnée utile : quand la direction décrit un poste que le terrain ne reconnaît pas, il y a quelque chose à traiter avant de recruter.
Comment croiser concrètement
Le format n'a pas besoin d'être lourd. Une séance de deux heures réunissant trois à six personnes suffit dans une petite structure, à condition d'être animée : chacun décrit d'abord ce qu'il attend du poste, sans discussion, puis les écarts sont examinés collectivement, puis on tranche.
Quand le poste est un remplacement, un entretien avec la personne qui part est le complément le plus riche - et le plus systématiquement oublié. Elle est la seule à pouvoir décrire l'écart entre ce que sa fiche annonçait et ce qu'elle faisait réellement. Cet entretien se conduit sans enjeu, puisque la personne s'en va, ce qui en fait un moment de vérité rare.
#3
Traduire en compétences : le travail de précision
C'est l'étape la plus technique, et celle qui distingue une étude du besoin d'une liste d'attentes.
Missions, responsabilités, compétences : trois registres distincts
- 📍La mission dit ce qui est à faire : animer un réseau de bénévoles, assurer le suivi budgétaire, développer un portefeuille.
- 📍La responsabilité dit ce dont la personne répond et sur quoi elle décide seule : engage-t-elle des dépenses, jusqu'à quel montant, signe-t-elle des documents, encadre-t-elle, représente-t-elle la structure ?
- 📍La compétence dit ce qu'il faut savoir mobiliser pour tenir la mission au niveau de responsabilité attendu.
Une même mission n'appelle pas les mêmes compétences selon le niveau de responsabilité. Assurer le suivi budgétaire sous le contrôle d'une direction qui valide chaque engagement, ou l'assurer avec délégation de signature, ce n'est pas le même poste - même si la fiche décrit les mêmes tâches. Le premier peut se confier à quelqu'un en début de parcours ; le second suppose une expérience de l'arbitrage et la capacité à assumer une décision contestée.
C'est pourquoi chaque mot compte dans la formulation. « Participer à l'élaboration du budget », « élaborer le budget », « garantir l'équilibre budgétaire » décrivent trois postes différents, avec trois niveaux de responsabilité et trois profils.
💡La rédaction rapide, qui emploie ces formules indifféremment (ou qui indique juste "gérer le budget", produit des annonces qui attirent des candidatures inadaptées dans les deux sens.
Confronter le niveau de responsabilité à ce que la structure peut financer
C'est le moment le plus inconfortable de l'étude du besoin, et celui qui est le plus souvent escamoté.
Le mécanisme est connu et il fonctionne à l'envers. La structure part du budget dont elle dispose, en déduit un échelon dans la grille de classification de sa convention collective, nomme le poste en conséquence - puis décrit les missions dont elle a réellement besoin, qui relèvent d'un niveau supérieur. Une association cherche un coordinateur parce que c'est ce que son budget permet, alors que le périmètre décrit -encadrement d'équipe, représentation auprès des financeurs, responsabilité budgétaire, arbitrages en autonomie -correspond à un poste de responsable qu'elle n'a pas les moyens de rémunérer à la hauteur de la classification correspondante.
L'écart ne se voit pas dans le document, parce que l'intitulé et les missions ne sont presque jamais confrontés à la grille. Il se voit ensuite, et il coûte cher de trois manières.
- 📍Le recrutement échoue ou attire les mauvaises candidatures. Les personnes qui possèdent les compétences du niveau réel ne postulent pas à l'échelon affiché ; celles qui postulent à cet échelon n'ont généralement pas ces compétences. La structure conclut à une difficulté de recrutement alors qu'elle a construit une offre incohérente.
- 📍Si quelqu'un accepte, il découvre l'écart dans les premières semaines. Deux issues : il s'épuise à tenir un poste dimensionné au-dessus de ce pour quoi il est rémunéré, et il part ; ou il reste, et la structure emploie durablement une personne sous-classée, avec ce que cela produit sur son engagement et sur le climat quand la comparaison se fait avec d'autres postes.
- 📍Le risque juridique est réel et il est rarement anticipé. La classification d'un salarié s'apprécie au regard des fonctions qu'il exerce réellement, et non de l'intitulé figurant dans son contrat. Un salarié qui démontre exercer les fonctions d'un échelon supérieur peut obtenir son repositionnement et le rappel de salaire correspondant. La preuve lui incombe, mais une fiche de poste, un organigramme ou des comptes rendus suffisent souvent à l'établir.
💡Ce dernier point mérite d'être entendu à l'envers de ce que la crainte suggère. Le risque ne naît pas d'avoir écrit les missions réelles : il naît de l'écart entre ces missions et la classification retenue. Décrire précisément un poste n'expose pas la structure - cela lui permet de voir l'écart avant de recruter, quand il est encore possible d'agir.
Trois issues, et une seule qui ne se paie pas plus tard
Une fois l'écart constaté, trois options existent. Aucune n'est confortable, mais deux sont tenables.
- 📍Redimensionner le poste au niveau finançable. Cela suppose de retirer effectivement des missions - les répartir sur d'autres postes, les confier à l'extérieur, ou accepter qu'elles ne soient pas faites. C'est une décision de direction, et elle doit être assumée comme telle plutôt que reportée sur la future recrue.
- 📍Trouver les moyens du niveau réel. Recherche de financements, révision des priorités budgétaires, ou mutualisation du poste avec d'autres structures -groupement d'employeurs, multisalariat construit, temps partagé. Ces dispositifs permettent précisément de financer à plusieurs un niveau de compétence qu'aucune structure ne peut porter seule.
- 📍Assumer un poste évolutif. Recruter à l'échelon finançable avec un périmètre effectivement restreint, et prévoir par écrit la progression - quelles missions s'ajouteront, à quelle échéance, avec quelle évolution de classification. Cette option est honnête à condition que l'engagement soit formalisé et tenu. Annoncée sans être écrite, elle devient la promesse dont on découvre après coup qu'elle n'engageait personne.
💡La quatrième option, celle qui consiste à publier l'annonce en espérant que quelqu'un acceptera, n'en est pas une. Elle reporte simplement le coût sur la personne recrutée, puis sur la structure quand celle-ci repart.
ℹ️Un cas fréquent dans le secteur associatif : Les conventions collectives du secteur définissent des classifications précises, et les budgets dépendent largement de financements fléchés qui n'évoluent pas au rythme des besoins. L'écart entre le poste nécessaire et le poste finançable y est donc structurel, et non le fruit d'une négligence. C'est ce qui rend la question de la mutualisation particulièrement pertinente ici : elle ne relève pas d'un bricolage mais d'une réponse construite à une contrainte de financement partagée par tout un territoire ou toute une branche.
S'appuyer sur des référentiels existants
Écrire un référentiel de compétences à partir de rien est long et produit rarement un bon résultat. Des référentiels publics existent et servent de point de départ, à adapter ensuite au contexte.
- 📍Le répertoire opérationnel des métiers et des emplois, tenu par France Travail, décrit les métiers, leurs activités et les compétences associées. Sa version actuelle articule explicitement compétences transversales et compétences spécifiques.
- 📍Le répertoire national des certifications professionnelles, tenu par France Compétences, décrit les blocs de compétences attachés à chaque certification. Utile pour vérifier ce qu'un diplôme atteste réellement.
- 📍Les observatoires prospectifs des métiers et des qualifications de branche produisent des référentiels souvent plus proches des réalités sectorielles que les précédents. Ceux du secteur associatif et de l'ESS sont particulièrement documentés.
💡Ces outils ne remplacent pas l'analyse : ils fournissent un vocabulaire commun et évitent d'oublier des dimensions entières du métier. Ils sont aussi utiles pour objectiver une discussion quand direction et terrain ne s'accordent pas sur ce que le poste recouvre.
Graduer le niveau de maîtrise attendu
Lister une compétence ne suffit pas : encore faut-il dire à quel niveau elle est attendue. Une échelle à quatre degrés fonctionne bien en petite structure, parce qu'elle reste lisible par des personnes qui ne sont pas des professionnels des ressources humaines.
| Niveau | Ce qu'il signifie |
| 1 | Connaissances : la personne sait de quoi il s'agit, comprend le vocabulaire, sait à qui s'adresser |
| 2 | Maîtrise basique : la personne réalise l'activité dans des situations courantes, avec un appui disponible |
| 3 | Maîtrise avancée : la personne réalise l'activité en autonomie, y compris dans des situations non prévues |
| 4 | Forte expertise : la personne est référente sur le sujet et capable de transmettre ou de former |
Cette gradation se pratique sur les trois familles de compétences : les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être. Elle change deux choses. Elle oblige à formuler ce qu'on attend réellement, plutôt que d'écrire « maîtrise de la comptabilité » sans savoir si l'on cherche quelqu'un capable de saisir ou quelqu'un capable de construire un plan de financement.
💡Et elle rend l'entretien vérifiable : demander à quelqu'un de décrire une situation où il a mobilisé la compétence permet de situer son niveau, ce qu'aucune question fermée ne produit.
Le test de l'indispensable
Une fois la liste établie, une question la réduit sensiblement : chacune de ces compétences est-elle absolument indispensable à l'entrée dans le poste ?
La réponse partage la liste en deux. D'un côté les compétences requises immédiatement, sans lesquelles la personne ne peut pas tenir le poste. De l'autre celles qui se construiront dans les premiers mois, à condition que les moyens de ce développement soient prévus -tutorat, formation, temps d'appropriation.
Cette distinction élargit considérablement le champ des candidatures recevables. Dans une petite structure, les profils exactement conformes à l'ensemble des attentes sont rares, coûteux, et généralement déjà en poste ailleurs. Accepter qu'une partie des compétences s'acquière permet de recruter des personnes qui auraient été écartées sur une lecture stricte -et qui réussissent.
⚠️ Deux critères à manier avec précaution : 📍Le diplôme. Il atteste d'une formation, pas d'une compétence actuelle. Il reste indispensable quand la réglementation l'exige -un diplôme d'État, une habilitation, une certification obligatoire -et il devient discutable quand personne dans la structure ne sait dire ce qu'il apporte concrètement dans le poste. Le répertoire national des certifications professionnelles permet de vérifier ce qu'un titre atteste réellement. 📍Les années d'expérience. Elles mesurent une durée, pas un niveau de maîtrise. Quelqu'un peut avoir dix ans d'une expérience répétée à l'identique, et quelqu'un d'autre trois ans d'une expérience très dense. Le critère est utile comme indication, rarement comme condition -et il écarte mécaniquement les personnes en reconversion, qui sont parfois les meilleures candidates.
Situer le poste dans l'organisation existante
Un poste n'existe jamais seul. Trois questions permettent de vérifier son articulation avec le reste :
- 📍Avec qui la personne sera-t-elle en interface, sur quels sujets, avec quelle fréquence ? Les interfaces mal définies sont la première source de tension dans les six premiers mois.
- 📍Quelles activités actuellement portées par d'autres vont lui être transférées ? Ce transfert doit être annoncé aux personnes concernées avant le recrutement, et non découvert à l'arrivée.
- 📍Quelles zones de recouvrement subsistent, et comment seront-elles arbitrées ? Deux personnes responsables du même sujet sans règle de partage, c'est un conflit programmé.
#4
Formaliser : ce que contient une étude du besoin
Le document produit n'est pas une fiche de poste - celle-ci se construira plus tard, avec la personne recrutée, à partir de son activité réelle. C'est un document de travail interne, qui sert de référence commune pendant tout le processus et auquel on revient quand les candidats commencent à se ressembler.
Six rubriques suffisent.
- 📍Le contexte de la structure : activité, effectif, convention collective, organisation, localisation, et ce qui explique que ce recrutement ait lieu maintenant.
- 📍Le poste : intitulé, rattachement hiérarchique, missions, niveau de responsabilité, conditions d'emploi, contraintes propres au métier.
- 📍Le profil recherché : niveau de formation minimal et domaine, habilitations réellement indispensables, et -à titre indicatif seulement -une expérience souhaitée.
- 📍Les compétences graduées, en distinguant savoirs, savoir-faire et savoir-être, chacune avec son niveau attendu et la mention de celles qui pourront s'acquérir.
- 📍Les critères de préqualification : les deux ou trois éléments incontournables qui permettront de trier rapidement, formulés de façon vérifiable.
- 📍Le processus prévu : nombre d'entretiens, participants et rôle de chacun, tests éventuels, échéance de réponse annoncée aux candidats.
💡Ce dernier point mérite d'être décidé au moment de l'étude du besoin, et non improvisé en cours de route. Un processus défini à l'avance se tient ; un processus qui s'invente à mesure produit des délais qui s'allongent et des candidats qui partent ailleurs.
⚠️Une étape souvent sautée : regarder le marché - Avant de figer les attentes, il est utile de vérifier ce que d'autres structures proposent pour des postes comparables : niveau de rémunération, conditions, formulation des annonces. Cette vérification évite deux erreurs symétriques. Chercher un profil que le marché valorise nettement au-dessus de ce que la structure peut offrir, ce qui conduit à une recherche qui s'éternise. Ou sous-estimer ce qu'il est possible d'attirer, et se priver de candidatures par une offre trop modeste.
#5
Vérifier en entretien : ce que l'étude du besoin rend possible
Le déplacement de posture
Quand le besoin est défini, un entretien consiste à vérifier l'adéquation entre des compétences identifiées et un poste décrit. On évalue un profil au regard d'un poste, non une personne, ses choix ou son parcours.
Quand le besoin est flou, il n'y a rien à quoi comparer. Le recruteur évalue alors ce qui reste disponible : la manière de se présenter, l'aisance, la ressemblance avec ce qu'il imaginait, la sympathie éprouvée. Le jugement n'apparaît pas par défaut de bienveillance ; il apparaît parce que l'absence de critères ne laisse pas d'autre prise. L'exigence de méthode et le respect du candidat sont donc deux faces d'une même chose.
Ce déplacement modifie aussi la position du recruteur. Il n'est plus en train de juger quelqu'un, ce qui est une posture inconfortable et difficile à assumer, et il conduit un travail de vérification. Le refus, dans ce cadre, cesse d'être un verdict sur une personne pour redevenir un constat de non-adéquation -ce qu'il est réellement.
Une formule résume ce que l'entretien met en jeu : les deux parties ont quelque chose à s'apporter, un emploi contre des compétences. Le candidat évalue aussi la structure, le poste et la personne qu'il aura en face de lui au quotidien. Un entretien où il n'a pas la possibilité de poser ses questions est un entretien raté, y compris pour l'employeur.
Ce que dit la recherche sur l'entretien

Pendant plus de vingt ans, la référence en matière de validité des méthodes de sélection a été la synthèse de Schmidt et Hunter, publiée en 1998, qui plaçait les tests d'aptitude cognitive en tête.
Une réanalyse conduite par Paul Sackett et ses collègues, publiée en 2022 dans le Journal of Applied Psychology, a identifié un défaut méthodologique systématique dans les corrections appliquées aux données antérieures. Les estimations de validité s'en trouvent revues à la baisse de dix à vingt points, et le classement change : l'entretien structuré ressort désormais comme le meilleur prédicteur de la performance en poste, devant les tests cognitifs.
Ce résultat mérite d'être lu avec attention, car le terme « structuré » ne signifie pas ce que l'usage courant lui fait dire. Dans la littérature scientifique, un entretien structuré est un entretien dont les questions dérivent d'une analyse préalable du poste, qui couvre les mêmes domaines de compétence pour tous les candidats, dont les réponses sont évaluées sur une échelle définie à l'avance, et qui associe plusieurs évaluateurs.
La structure porte donc sur la démarche, non sur le libellé des questions. Une liste de questions identiques récitée à tous les candidats ne constitue pas un entretien structuré au sens de la recherche : elle en donne l'apparence sans en avoir les propriétés, puisque rien ne garantit que les questions dérivent d'une analyse du poste ni que les réponses soient évaluées de façon comparable.
Structurer la démarche, adapter les questions
Cette distinction résout une tension apparente. Les compétences à vérifier sont les mêmes pour tous les candidats, et l'échelle d'évaluation aussi. Les chemins pour y accéder ne le sont pas.
Un candidat qui a exercé dix ans dans un contexte comparable et un candidat qui arrive d'un autre secteur ne peuvent pas être interrogés de la même façon sur la même compétence. La question qui produit une réponse riche chez l'un produit un silence embarrassé chez l'autre, non par incompétence mais parce qu'elle ne rencontre pas son expérience. Une trame identique traite tout le monde pareil sans traiter tout le monde équitablement, et elle favorise mécaniquement les parcours conformes à celui que le recruteur avait en tête.
💡Ce qui doit être tenu pour chacun : la même liste de compétences vérifiée, la même échelle d'évaluation, la même rigueur de prise de notes, la même durée accordée, la même sincérité sur le contexte. Les questions, elles, se préparent candidat par candidat, à partir de son parcours et de ce qu'il faut aller chercher chez lui en particulier. C'est plus exigeant que de dérouler un formulaire, et c'est ce qui permet aux parcours atypiques d'exister dans le processus.
Trois dimensions à explorer
Les questions posées visent à renseigner sur trois registres, qui n'appellent pas les mêmes techniques.
🔖Les compétences
La méthode dite STAR (situation, tâche, action, résultat) structure l'exploration : le candidat décrit une situation professionnelle précise, puis son rôle et ses objectifs, puis ce qu'il a concrètement mis en œuvre, puis les résultats obtenus. Elle évite de répéter le contenu du curriculum vitae et elle produit des éléments observables. Elle suppose évidemment d'avoir identifié au préalable les compétences afférentes au poste, ce qui ramène à l'étude du besoin.
Les questions qui fonctionnent portent sur des réalisations : dans quelle situation avez-vous mis en œuvre cette compétence, quelles difficultés avez-vous rencontrées, comment vous y êtes-vous pris, sur quoi vous êtes-vous appuyé, qu'est-ce qui vous a manqué. Ce qui compte dans la réponse n'est pas seulement le résultat, mais le chemin -c'est là que la compétence devient visible.
🔖La motivation
Elle ne se questionne pas frontalement en début d'entretien, où elle produit des réponses convenues.
Elle s'explore en quatre temps : 📍d'abord les attentes du candidat vis-à-vis de son futur poste, ce qui permet de vérifier si la structure peut y répondre et de le dire clairement si ce n'est pas le cas ; 📍ensuite, après avoir exposé le contexte réel du recrutement, la question de savoir si ces motivations tiennent toujours ; 📍puis les raisons de rejoindre cette structure plutôt qu'une autre ; 📍enfin les attentes vis-à-vis du responsable hiérarchique, qui permettent de mesurer l'écart avec le mode d'encadrement en place.
🔖Le potentiel
Les organisations évoluent et ont besoin de personnes capables d'accompagner ces évolutions - c'est une des raisons pour lesquelles recruter des profils identiques à l'existant n'a pas de sens. Quels que soient l'âge et le niveau d'expérience, un profil qui présente un potentiel d'évolution manifeste de l'adaptabilité, de la curiosité, de l'initiative et de l'envie d'apprendre. Il sait aussi parler de ses échecs, ce qui est un indicateur en soi.
Deux règles juridiques qui encadrent cette étape
L'article L1221-6 du Code du travail dispose que les informations demandées à un candidat ne peuvent avoir d'autre finalité que d'apprécier sa capacité à occuper l'emploi proposé ou ses aptitudes professionnelles, et qu'elles doivent présenter un lien direct et nécessaire avec l'emploi. Cette règle est aussi un principe de méthode : une question qui ne se rattache à aucune compétence identifiée dans l'étude du besoin n'a pas lieu d'être posée.
L'article L1221-8 impose par ailleurs d'informer expressément le candidat, avant leur mise en œuvre, des méthodes et techniques d'aide au recrutement utilisées à son égard, et prévoit que les résultats obtenus sont confidentiels. Un test annoncé le jour même contrevient à cette obligation, en plus de placer la personne dans des conditions qui ne mesurent plus grand-chose.
👉🏻Le cadre de la non-discrimination et la liste des sujets à proscrire font l'objet du cinquième article de cette série.
#6
Décider
Objectiver
La décision se prend à partir des grilles complétées pendant les entretiens, non à partir des souvenirs. La mémoire est sélective, et elle l'est particulièrement après quatre entretiens dans la même semaine. Chaque candidature s'évalue au regard des compétences définies au départ, en distinguant celles qui étaient requises à l'entrée de celles qui pouvaient s'acquérir.
Débriefer collectivement
Quand plusieurs personnes ont participé au processus, le débriefing collectif limite les biais individuels : ce que l'un a retenu, l'autre ne l'a pas entendu, et le désaccord oblige à revenir aux faits. C'est l'équivalent, au moment de la décision, du croisement des regards pratiqué lors de l'analyse du besoin -et c'est aussi ce que la recherche sur l'entretien structuré identifie comme un facteur de validité.
⚠️Une règle sans exception : jamais de recrutement par défaut - Si aucun candidat ne correspond au besoin, on ne retient pas le moins éloigné. On recommence. Recruter par défaut coûte toujours plus cher qu'une nouvelle recherche : période d'essai qui se termine mal, poste à repourvoir six mois plus tard, équipe qui a investi dans une intégration pour rien, et une personne mise en difficulté dans un poste qui n'était pas pour elle. Cette règle est difficile à tenir au moment précis où la charge devient intenable et où l'attente pèse sur l'équipe. C'est aussi à ce moment-là qu'elle protège le plus.
Répondre à chacun
La personne retenue est prévenue de vive voix, et les prochaines étapes se calent avec elle. Les autres candidats reçus en entretien sont contactés directement, avec une explication de la décision.
Ce point est massivement négligé et mérite d'être défendu. Un courrier type, ou l'absence de réponse, ignore qu'il y a eu un échange, du temps consacré et une exposition acceptée. Un retour argumenté permet à la personne de comprendre le choix et souvent de progresser pour ses entretiens suivants. C'est aussi ce que votre structure laisse d'elle-même à quelqu'un qui parlera de vous.

Conclusion
L'étude du besoin n'est pas une formalité à expédier avant d'entrer dans le vif du sujet. Elle détermine ce qui sera cherché, comment ce sera vérifié, et sur quoi la décision se fondera. Elle demande de croiser les regards plutôt que de la rédiger seul, de traduire des attentes en compétences graduées plutôt qu'en liste de qualités, et de distinguer ce qui est indispensable de ce qui s'acquerra.
Elle produit un effet moins attendu, et qui est peut-être le plus important. Elle rend possible de recevoir des candidats sans les juger. Quand on sait précisément ce que l'on vérifie, la personne en face cesse d'être appréciée pour ce qu'elle est et se trouve comparée à un besoin décrit. C'est plus juste pour elle, plus tenable pour celui qui recrute, et sensiblement plus fiable dans les résultats.
🤝Besoin d'un appui sur la définition de votre besoin ?
L'étude du besoin est la première étape de tous les accompagnements au recrutement que je conduis, et celle sur laquelle je passe le plus de temps. Elle réunit direction, encadrement et personnes en poste, s'appuie sur les référentiels métiers existants et aboutit à un document de travail où chaque compétence est graduée. Elle modifie souvent le poste envisagé au départ - c'est même à cela qu'on reconnaît qu'elle a été utile. J'interviens ensuite sur la suite du processus, ou je transmets la méthode et les outils pour que vous conduisiez les recrutements suivants sans moi. C'est la formule que je privilégie quand la structure prévoit de recruter régulièrement.
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🗃️ Dans la même série : "Recruter et intégrer : de la définition du besoin à l'accueil" | |
#1 | |
#2 | L'étude du besoin : en amont du premier entretien de recrutement (Vous êtes ici) |
#3 | |
#4 | Objectiver la sélection : les biais cognitifs en recrutement |
#5 | |
#6 | |
#7 | |
