Objectiver la sélection : les biais cognitifs en recrutement

    Recrutement et Intégration

    ▶️  Série "Recruter et intégrer : de la définition du besoin à l'accueil" #4

    Nous jugeons vite. C'est une propriété du fonctionnement de la pensée, pas un défaut de caractère, et cela concerne aussi bien le recruteur consciencieux que celui qui l'est moins. La question n'est donc pas de savoir si vos décisions de recrutement sont influencées par des raccourcis mentaux - elles le sont - mais quelles dispositions permettent d'en limiter les effets. Sur ce point, plusieurs recommandations courantes fonctionnent moins bien qu'on ne le croit, et d'autres, plus simples, sont peu connues.

    #1

    Ce qu'est un biais cognitif, et ce qu'il n'est pas

    Un biais cognitif est un raccourci mental inconscient qui influence le jugement et la décision. Il permet de traiter rapidement une information complexe avec un effort limité, ce qui est le plus souvent utile, et produit parfois une conclusion erronée.

    Trois précisions changent la manière d'aborder le sujet.

    • 📍Ces mécanismes ne relèvent pas de la mauvaise volonté. Un recruteur peut être sincèrement attaché à l'équité et sélectionner malgré cela selon des critères qu'il ne perçoit pas. C'est ce qui rend le sujet difficile à aborder en équipe : la première réaction est souvent défensive, alors que rien n'est reproché à personne.
    • 📍On ne s'en débarrasse pas par la volonté. Savoir qu'un biais existe ne suffit pas à cesser d'y être soumis, de la même façon que connaître une illusion d'optique n'empêche pas de la voir. Ce constat oriente les solutions : elles portent sur le processus plus que sur les personnes.
    • 📍Ils ne se confondent pas avec la discrimination, même s'ils y conduisent. La discrimination est une notion juridique, définie par des critères protégés et sanctionnée par la loi. Le biais est un mécanisme psychologique, qui peut produire une discrimination sans intention de discriminer - ce qui n'atténue en rien la responsabilité de l'employeur.

    💡Ce dernier point mérite d'être posé, parce qu'il est souvent brouillé. Les études par testing menées depuis les travaux de Marianne Bertrand et Sendhil Mullainathan sur le marché du travail américain - deux candidatures identiques, seul le nom change - établissent des écarts de rappel considérables. Ces écarts ne sont pas produits par des recruteurs qui décideraient d'écarter certaines candidatures : ils sont produits par des mécanismes que ces recruteurs n'identifient pas. Le cadre juridique de la non-discrimination fait l'objet du cinquième article de cette série.

    #2

    Neuf biais, et le moment où ils opèrent

    Les regrouper par étape du processus permet de savoir à quel moment se méfier de quoi.

    cv

    Au tri des candidatures

    • 📍L'effet de primauté, ou ancrage mental - on accorde plus d'importance aux premières informations reçues sur un candidat. Une candidature dont les premières lignes déplaisent ne sera pas lue avec la même attention, et l'impression initiale résistera ensuite aux éléments qui la contredisent.
    • 📍Le biais de stéréotypes - des préjugés inconscients liés au genre, à l'origine, à l'âge ou à d'autres caractéristiques conduisent à associer un candidat à des traits ou des compétences supposés. Ce biais est celui qui produit le plus directement de la discrimination.
    • 📍L'effet de halo - une caractéristique unique, positive ou négative, colore l'évaluation de l'ensemble du profil. Un diplôme prestigieux, une faute d'orthographe, une expérience dans une organisation connue : chacun de ces éléments peut occulter tout le reste.
    • 📍Le biais de projection, ou effet de similarité - on favorise les candidats dans lesquels on se reconnaît - façon de penser, parcours, valeurs, manière de s'exprimer. C'est le biais le plus difficile à repérer chez soi, parce qu'il se vit comme une impression de fluidité dans l'échange.

    Pendant l'entretien

    dialogue bulles
    • 📍Le biais de cadrage - la façon dont une question est formulée oriente la réponse. Demander « vous avez l'habitude de travailler en autonomie ? » n'appelle pas le même récit que « comment se passait l'organisation de votre travail au quotidien ? ».
    • 📍Le biais de confirmation - on privilégie les informations qui confirment l'opinion déjà formée et on néglige celles qui la contredisent. Après quinze minutes d'entretien, le reste de l'échange sert souvent à valider une impression plutôt qu'à l'éprouver.
    • 📍L'effet de simple exposition - un candidat déjà croisé - dans un réseau professionnel, lors d'un événement, par une connaissance commune - est accueilli avec un a priori plus favorable qu'un inconnu. Ce biais mérite une attention particulière dans les secteurs où tout le monde se connaît, et dans les recrutements par cooptation.
    bonhomme bois

    Au moment de comparer

    • 📍L'effet de récence - on se souvient mieux des dernières informations reçues. À candidatures équivalentes, la personne reçue en dernier bénéficie d'un avantage qui ne tient qu'à la date de son entretien.
    • 📍L'effet de contraste - après avoir rencontré quelqu'un qui semble correspondre, les entretiens suivants sont conduits avec moins d'attention. On risque alors de passer à côté d'une candidature meilleure, simplement parce qu'elle arrivait après.

     

    ⚙️ Un exercice qui remet les idées en place : Reprenez votre dernier recrutement et essayez de reconstituer, pour chaque candidat reçu, ce qui a fondé votre appréciation. Vous retrouverez souvent des éléments qui n'avaient rien à voir avec les compétences recherchées : une aisance dans l'échange, un parcours qui ressemblait au vôtre, une expérience dans une structure que vous connaissez. Ces éléments ne sont pas illégitimes en eux-mêmes. Le problème vient de ce qu'ils ont pesé sans avoir été nommés, et donc sans avoir pu être discutés.

    #3

    Ce que cela produit

    • 📍Une injustice, et parfois une discrimination. Des candidats moins adaptés au besoin sont retenus parce qu'ils correspondent mieux à une représentation implicite, tandis que d'autres sont écartés sur des éléments sans lien avec le poste.
    • 📍Une homogénéité qui s'installe. Une structure qui recrute toujours selon les mêmes réflexes finit par réunir des profils comparables - mêmes formations, mêmes parcours, mêmes manières de raisonner. Elle y gagne en fluidité et y perd en capacité à voir ce qu'elle ne voit pas déjà.
    • 📍Des décisions coûteuses. Sélectionner sur des critères subjectifs augmente mécaniquement le risque de se tromper, avec ce que cela produit ensuite : période d'essai qui se termine mal, poste à repourvoir, équipe qui a investi pour rien.

    💡Ce dernier point mérite d'être souligné, parce qu'il déplace l'enjeu. Limiter les biais n'est pas seulement une question d'équité envers les candidats : c'est aussi ce qui améliore la qualité des recrutements. Les deux objectifs vont dans le même sens, ce qui est rare et facilite la conversation avec ceux que l'argument moral laisserait indifférents.

    #4

    Ce qui fonctionne moins bien qu'on ne le croit

    Trois recommandations reviennent systématiquement. Elles ne sont pas fausses, mais leurs effets sont plus limités que leur diffusion ne le laisse supposer.

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    La sensibilisation seule

    Former les recruteurs à reconnaître les biais est nécessaire : sans cette étape, aucune autre disposition n'a de sens, puisque personne ne comprend pourquoi on la met en place. Les travaux disponibles suggèrent cependant que la sensibilisation seule modifie peu les comportements. Savoir qu'un mécanisme existe ne suffit pas à s'en extraire - et une formation qui laisse les participants convaincus d'être désormais objectifs peut même produire l'effet inverse en levant leur vigilance.

    💡La sensibilisation vaut donc comme préalable à des changements de processus, pas comme réponse en elle-même.

    Le curriculum vitae anonyme

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    C'est la mesure la plus souvent citée, et l'évaluation française est instructive. Une expérimentation conduite par le service public de l'emploi a été analysée par Luc Behaghel, Bruno Crépon et Thomas Le Barbanchon, dans une étude publiée en 2015 dans l'American Economic Journal: Applied Economics. Les entreprises volontaires y recevaient, de façon aléatoire, soit des curriculum vitae anonymisés, soit des curriculum vitae nominatifs.

    Le résultat est contre-intuitif : les entreprises participantes se sont montrées moins susceptibles de convoquer et de recruter des candidats issus de minorités lorsqu'elles recevaient des dossiers anonymisés. Les auteurs avancent deux explications. D'une part, les entreprises volontaires pour ce dispositif étaient déjà celles qui portaient une attention particulière à ces questions. D'autre part, l'anonymisation supprime aussi les éléments de contexte qui permettaient d'atténuer un signal défavorable - une interruption de parcours, une formation moins courante - en le rattachant à une trajectoire compréhensible.

    💡Ce résultat ne signifie pas que l'anonymisation est inutile en toutes circonstances. D'autres travaux, notamment sur les auditions à l'aveugle dans les orchestres, montrent des effets nets lorsque la performance est directement observable. Il signifie qu'une mesure intuitive peut produire l'inverse de ce qu'elle vise, et qu'elle ne se substitue pas à des critères d'évaluation définis.

    profils papier

    Diversifier les profils des recruteurs

    Constituer des jurys composés de personnes aux parcours différents limite effectivement l'influence des biais individuels, chacun ne partageant pas exactement les mêmes. C'est une recommandation solide - et largement inapplicable dans une structure où une seule personne recrute. La partie 6 propose ce qui peut s'y substituer.

    💡Et les outils d'intelligence artificielle ? Ils sont fréquemment présentés comme une réponse au problème, au motif qu'un algorithme n'aurait pas de préjugé. Le raisonnement ne tient pas : un outil entraîné sur des décisions passées reproduit les régularités de ces décisions, y compris celles qui étaient biaisées, et il le fait à grande échelle et sans que le mécanisme soit visible. Ces outils déplacent donc le biais plutôt qu'ils ne le suppriment, avec une difficulté supplémentaire : un refus produit par un algorithme est beaucoup plus difficile à expliquer à un candidat qu'un refus décidé par une personne. Or l'explication de la décision est l'un des déterminants les plus constants du sentiment d'équité d'un processus de sélection. Cela ne condamne pas leur usage. Cela impose de savoir sur quoi l'outil a été entraîné, de conserver une décision humaine et de pouvoir en rendre compte.

    #5

    Ce qui fonctionne

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    Définir les critères avant de voir les candidatures

    C'est la disposition la plus efficace, et elle a été traitée dans le deuxième article de cette série. Des compétences identifiées, graduées et écrites avant l'ouverture du premier dossier donnent une grille à laquelle revenir. Sans elles, l'évaluation se fait sur ce qui reste disponible, c'est-à-dire sur des impressions.

    Cette antériorité compte autant que le contenu. Des critères établis après avoir rencontré les candidats s'ajustent inconsciemment à celui que l'on préfère déjà.

    Structurer la démarche, au sens où la recherche l'entend

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    L'entretien structuré - questions dérivées d'une analyse préalable du poste, mêmes domaines de compétence explorés chez tous, réponses évaluées sur une échelle définie à l'avance, plusieurs évaluateurs quand c'est possible - ressort des travaux les plus récents comme le meilleur prédicteur de la performance en poste. Il limite aussi les biais, pour la même raison : il oblige à évaluer sur des éléments comparables.

    ⚠️Structurer la démarche ne signifie pas réciter la même liste de questions à tout le monde, ce qui reviendrait à traiter identiquement des parcours qui ne le sont pas. Ce sont les compétences vérifiées et l'échelle d'évaluation qui doivent être identiques, pas les formulations.

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    Comparer les candidats ensemble, plutôt que l'un après l'autre

    C'est le levier le moins connu et probablement le plus accessible. Des travaux conduits par Iris Bohnet, Alexandra van Geen et Max Bazerman, publiés en 2016 dans Management Science, comparent deux modes d'évaluation : examiner les candidatures séparément, ou les examiner conjointement en les mettant côte à côte. L'évaluation conjointe conduit les décideurs à s'appuyer davantage sur la performance effective et moins sur des stéréotypes.

    L'explication est simple : évalué seul, un profil est comparé à une représentation mentale de ce que devrait être le bon candidat - représentation dans laquelle les biais logent. Évalué à côté d'un autre, il est comparé à quelque chose de concret, et les différences de compétences deviennent visibles.

    💡En pratique, cela signifie construire un tableau à double entrée : les candidats en colonnes, les compétences recherchées en lignes, et une évaluation renseignée pour chacun avant toute conclusion. Le tableau se lit ensuite ligne par ligne, compétence par compétence, plutôt que candidat par candidat. Cette disposition ne coûte rien et corrige au passage les effets de récence et de contraste, qui procèdent tous deux d'une évaluation séquentielle.

    Prendre des notes pendant, pas après

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    La mémoire reconstruit. Interrogé le lendemain, un recruteur se souviendra d'éléments cohérents avec l'opinion qu'il s'est formée, et aura oublié ceux qui la contredisaient.

    💡Noter au fil de l'entretien ce qui est dit, en distinguant les faits rapportés de l'appréciation qu'on en fait, est ce qui permet de comparer autre chose que des souvenirs.

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    Croiser les regards

    Quand c'est possible (et pertinent) impliquer plusieurs personnes dans le processus et débriefer ensemble limite l'influence des biais individuels : ce que l'un a retenu, l'autre ne l'a pas entendu, et le désaccord oblige à revenir aux faits. Il est utile que chacun formule son appréciation avant d'entendre celle des autres - dans le cas contraire, le premier avis exprimé oriente les suivants.

    Quand on recrute seul

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    Le remède le plus souvent recommandé - la pluralité des évaluateurs - suppose des évaluateurs disponibles. Dans une structure de dix personnes, celui qui recrute est fréquemment le seul à conduire le processus, et il sera par ailleurs le futur responsable de la personne choisie.

    Quatre dispositions restent accessibles.

    • 📍Associer quelqu'un sur une étape, même sans compétence en recrutement. Un collègue du service concerné, un administrateur, un pair d'une structure voisine. Son rôle n'est pas d'évaluer les compétences techniques mais de dire ce qu'il a entendu, ce qui suffit à faire apparaître ce que vous n'aviez pas relevé.
    • 📍Faire relire la grille de critères avant de recevoir. Une personne extérieure au recrutement repère les exigences que rien ne justifie et les formulations qui décrivent en creux un profil type.
    • 📍S'imposer un délai avant de décider. Vingt-quatre heures entre le dernier entretien et la décision suffisent à faire retomber l'effet de récence, et à revenir aux notes plutôt qu'à l'impression laissée.
    • 📍Écrire sa décision avant de l'annoncer. Formuler par écrit ce qui la fonde, en trois ou quatre phrases rattachées aux compétences recherchées, révèle immédiatement ce qui n'était pas motivé. Si l'exercice est difficile, c'est en général que la décision ne repose pas sur ce qu'on croyait.
    papier

    Conclusion

    Il n'existe pas de solution qui éliminerait les biais cognitifs d'un processus de recrutement, et les dispositifs qui le promettent - sensibilisation ponctuelle, anonymisation, outils algorithmiques - produisent des effets plus limités ou plus ambigus que leur réputation ne le suggère.

    Ce qui fonctionne relève du processus et non de la vertu individuelle : définir les critères avant de voir les candidatures, vérifier les mêmes compétences chez tous, évaluer les candidats côte à côte plutôt que successivement, écrire pendant plutôt que se souvenir après, et associer quelqu'un d'autre quand c'est possible.

    Ces dispositions ne demandent aucun budget. Elles demandent de considérer le recrutement comme un travail qui mérite sa méthode - et elles améliorent la qualité des décisions autant que leur équité, ce qui rend la conversation plus facile avec ceux qui doutent de l'intérêt du sujet.


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    J'interviens auprès des dirigeants et des collectifs de managers sur la construction de processus de recrutement structurés : définition des critères en amont, grilles d'évaluation, conduite des entretiens, organisation de la comparaison et de la décision. Ces accompagnements prennent la forme d'une formation collective, d'un appui sur un recrutement en cours, ou d'un diagnostic des pratiques existantes lorsque la difficulté se répète sans qu'on sache d'où elle vient.

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    🗃️ Dans la même série : "Recruter et intégrer : de la définition du besoin à l'accueil"
    #1Réussir ses recrutements quand on n’a pas de service RH
    #2L'étude du besoin : en amont du premier entretien de recrutement
    #3L'expérience candidat : de l'annonce à la réponse finale
    #4Objectiver la sélection : les biais cognitifs en recrutement (Vous êtes ici)
    #5Recruter sans discriminer : le cadre et les pratiques
    #6Réussir l'intégration d'un nouveau salarié 
    #7La fiche de poste : installer le dialogue sur le travail