â¶ïž SĂ©rie "Diriger sans mode d'emploi" #2
Il y a un moment Ă©trange dans la prise de fonction : celui oĂč l'on est censĂ© dĂ©cider alors qu'on ne comprend pas encore tout. Les sollicitations arrivent, les urgences s'empilent, chacun attend de vous des rĂ©ponses et vous, vous en ĂȘtes encore Ă essayer de comprendre comment tout cela fonctionne. Cette pĂ©riode est inconfortable. Elle est aussi dĂ©cisive : ce qui s'y joue conditionne largement la suite.
#1
Trois façons d'arriver et ce qui les distingue
On ne prend pas ses fonctions de la mĂȘme façon selon qu'on a créé sa structure, qu'on en a repris une, ou qu'on a Ă©tĂ© nommĂ© Ă sa direction. Les difficultĂ©s ne sont pas les mĂȘmes et le piĂšge principal non plus.
| đ±Â CrĂ©ation | đ Recrutement externe | đŻÂ MobilitĂ© interne | |
| Ce que vous connaissez dĂ©jĂ | Le projet, l'activitĂ©, le mĂ©tier. C'est vous qui l'avez voulu. | L'activitĂ© peut vous ĂȘtre familiĂšre. L'organisation, non. | Souvent la structure, si vous venez de l'interne. Rarement le rĂŽle. |
| Ce qui vous manque | Tout ce qui n'est pas le métier : le rÎle d'employeur, la gestion d'équipe, le pilotage. | L'histoire de la structure, les non-dits, les équilibres implicites. | La légitimité dans le nouveau rÎle - surtout si vous étiez pair hier. |
| Le piĂšge principal | Confondre l'activitĂ© et l'organisation. Ătre excellent dans son mĂ©tier ne prĂ©pare pas Ă diriger. | Vouloir marquer sa diffĂ©rence trop vite - ou ne rien oser toucher. | Rester dans son ancien rĂŽle, par confort ou par crainte de dĂ©plaire. |
| Ce qui se joue en premier | Structurer avant d'ĂȘtre dĂ©bordĂ© : contrats, obligations, organisation du travail. | Comprendre avant de dĂ©cider. L'histoire explique beaucoup de ce que vous trouvez Ă©trange. | Clarifier le mandat : ce que vous pouvez dĂ©cider, et ce qui vous Ă©chappe. |
đ Le cas particulier de la reprise : ce qui se transmet avec la structure - Lorsqu'une entitĂ© Ă©conomique conserve son identitĂ© et que son activitĂ© est poursuivie, les contrats de travail en cours se poursuivent avec le nouvel employeur (Art. L. 1224-1 du Code du travail). Vous hĂ©ritez donc des contrats - mais aussi de l'anciennetĂ©, des usages en vigueur, des engagements pris, et parfois de contentieux dont vous n'aviez pas connaissance. Ce point mĂ©rite un audit sĂ©rieux avant ou juste aprĂšs la reprise. C'est l'un des rares sujets sur lesquels il ne faut pas apprendre en marchant.
Le point commun aux trois situations
Dans les trois cas, vous héritez d'un poste que personne n'a pris le temps de vous transmettre (ou bien rapidement). Il n'y a pas eu de véritable onboarding pour vous. Pas de tuilage organisé, pas de parcours d'intégration, pas de référent désigné pour répondre à vos questions.
C'est une ironie que je rencontre souvent : des dirigeants qui essaient de construire des processus d'intĂ©gration soignĂ©s pour leurs recrues et qui n'ont eux-mĂȘmes jamais bĂ©nĂ©ficiĂ© du dixiĂšme de cette attention. Sur ce sujet, l'article Les enjeux d'une intĂ©gration rĂ©ussie est valable pour vous aussi. Vous ĂȘtes le nouvel arrivant que personne n'a accueilli.
#2
Trois phases plutĂŽt qu'un calendrier
On parle souvent des « cent premiers jours ». Dans une petite organisation, ce repĂšre ne veut pas dire grand-chose : selon la taille, le secteur et la situation trouvĂ©e, la pĂ©riode d'installation peut durer trois mois comme dix-huit. Ce qui compte, ce n'est pas la durĂ©e, c'est de savoir dans quelle phase vous ĂȘtes, et de ne pas confondre les phases.
| 1 | đDĂ©couvrir |
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| 2 | đ©đ»ââïžArbitrer |
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| 3 | S'installer |
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đĄÂ L'erreur la plus frĂ©quente : sauter la phase 1 - La pression est forte pour dĂ©cider vite et elle vient autant de vous que de votre entourage. On veut montrer qu'on est Ă la hauteur, on veut rassurer, on veut agir. Mais les dĂ©cisions prises avant d'avoir compris le travail rĂ©el sont celles qu'on doit dĂ©faire six mois plus tard. Et dĂ©faire coĂ»te toujours plus cher que ne pas faire. La phase de dĂ©couverte n'est pas du temps perdu. C'est le seul moment oĂč vous pourrez poser toutes les questions sans que cela paraisse Ă©trange.
#3
Ce qui ne peut pas attendre
Certaines choses peuvent - et doivent - attendre que vous ayez compris. D'autres non, parce qu'elles exposent la structure ou les personnes. Voici ce qu'il faut vérifier dÚs les premiÚres semaines, quelle que soit votre situation d'arrivée.
D'abord : la situation financiĂšre
C'est le premier point Ă traiter, avant tout le reste. Pas parce qu'il serait plus important que les personnes, mais parce que c'est lui qui dĂ©termine votre marge de manĆuvre sur tout le reste. On ne prend pas les mĂȘmes dĂ©cisions avec six mois de trĂ©sorerie devant soi qu'avec six semaines.
Beaucoup de dirigeants découvrent la réalité financiÚre de leur structure plusieurs mois aprÚs leur arrivée : parce que personne ne la leur a présentée, parce qu'ils n'ont pas osé demander, ou parce qu'ils ont supposé que « ça allait ».
đĄCette dĂ©couverte tardive rĂ©duit considĂ©rablement les options disponibles.
đĄÂ Ce point n'est pas de votre ressort seul et c'est normal - Peu de dirigeants de petites structures ont une formation en gestion financiĂšre. Ce n'est pas un problĂšme tant qu'on ne prĂ©tend pas s'en passer. Votre expert-comptable est le premier interlocuteur : demandez-lui une prĂ©sentation complĂšte de la situation, pas seulement les liasses. Pour les associations, le DLA - Dispositif Local d'Accompagnement - permet de faire rĂ©aliser un diagnostic Ă©conomique et financier Ce qui est problĂ©matique, ce n'est pas de ne pas savoir. C'est de ne pas demander.
Ensuite : ce qui vous engage comme employeur

Ces points vous sont désormais imputables, y compris pour des situations que vous n'avez pas créées. C'est particuliÚrement vrai en cas de reprise.
đ En association : clarifier le partage des rĂŽles avec la gouvernance - Dans une structure associative, le pouvoir de direction appartient Ă l'employeur - c'est-Ă -dire au conseil d'administration, reprĂ©sentĂ© par la prĂ©sidence. En l'absence de dĂ©lĂ©gation formalisĂ©e, ce pouvoir reste au niveau politique, ce qui peut bloquer l'action de la direction salariĂ©e. Prendre ses fonctions sans avoir clarifiĂ© ce point, c'est se condamner Ă des malentendus qui finiront par se cristalliser.Â
â Lire l'article sur les dĂ©lĂ©gations et l'accompagnement de la direction salariĂ©e
Enfin : les dépendances critiques
Ce troisiĂšme point est moins urgent que les deux premiers, mais il dĂ©termine votre exposition au risque. Il s'agit d'identifier ce qui tient Ă une seule personne ou Ă un seul Ă©lĂ©ment et donc ce qui s'arrĂȘte si cette personne part ou si cet Ă©lĂ©ment lĂąche.
#4
La légitimité ne se décrÚte pas
C'est la préoccupation la plus fréquente chez les dirigeants nouvellement en poste et particuliÚrement chez ceux qui ont été promus en interne : est-ce que les gens me reconnaissent comme dirigeant ?
La réponse est décevante et rassurante à la fois : la légitimité ne se décrÚte pas et ne s'obtient pas rapidement. Elle se construit dans les actes, sur plusieurs mois. Trois choses y contribuent plus que toutes les autres.
Tenir ce que vous annoncez, mĂȘme sur de petites choses
Une Ă©quipe observe surtout les engagements mineurs : le retour promis pour vendredi, la rĂ©union annoncĂ©e, la rĂ©ponse Ă une demande. C'est lĂ que se joue la crĂ©dibilitĂ©, bien plus que dans les grandes dĂ©clarations d'intention. D'oĂč l'importance de ne pas promettre en phase de dĂ©couverte : chaque promesse non tenue coĂ»te cher.
Dire ce que vous ne savez pas
Beaucoup de nouveaux dirigeants pensent qu'admettre une ignorance les fragilise. C'est l'inverse. Une équipe repÚre trÚs vite quand quelqu'un bluffe - et cela abßme la confiance durablement. Dire « je ne sais pas encore, je regarde et je reviens vers vous » est une posture de dirigeant, pas un aveu de faiblesse.
Décider quand il faut décider
La phase de découverte ne justifie pas de ne rien trancher. Certaines situations exigent une décision rapide - un conflit qui s'envenime, une non-conformité, une personne en difficulté. Ne pas décider est aussi une décision, et elle est lue comme telle. L'équilibre à trouver : prendre le temps sur ce qui peut attendre, trancher vite sur ce qui ne le peut pas.
đŻÂ Ce que cette pĂ©riode apporte Ă la robustesse de votre organisation - Une prise de fonction bien conduite produit un effet durable : elle rĂ©vĂšle les dĂ©pendances cachĂ©es, formalise ce qui n'Ă©tait qu'implicite, et installe des circuits de dĂ©cision lisibles. Autrement dit, elle rend l'organisation moins dĂ©pendante des personnes et plus capable d'absorber les changements Ă venir - y compris votre propre dĂ©part, un jour.

Conclusion
Diriger une petite organisation est un métier difficile, exercé sans mode d'emploi, dans une solitude que peu de gens mesurent. Ce n'est pas une plainte - c'est un constat, et il a des conséquences concrÚtes sur les décisions que vous prenez et sur la santé de votre structure.
La bonne nouvelle, c'est que rien de tout cela n'est une fatalité. Les appuis existent. Beaucoup sont financés. Certains sont gratuits. La difficulté n'est pas leur absence - c'est qu'on ne sait pas qu'ils existent, ou qu'on ne s'autorise pas à les solliciter.
Cette sĂ©rie a un objectif simple : vous donner des repĂšres pour y voir plus clair, et vous montrer que vous n'ĂȘtes pas obligĂ© de tout porter seul.
OĂč en ĂȘtes-vous ?
Selon votre situation, l'appui utile n'est pas le mĂȘme
đ€Â Diriger n'oblige pas Ă tout porter seul
Depuis 2017, RH IN SITU accompagne les dirigeants de petites et moyennes organisations - TPE-PME, associations, SCOP - sur toutes leurs problématiques liées au travail. RH en temps partagé, formation, codéveloppement, coaching : l'appui se construit selon ce dont vous avez besoin, et selon ce que vous pouvez y consacrer.
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