▶️ Série « Diriger sans mode d'emploi » #3
D'après l'Insee, un peu plus d'une entreprise sur quatre créée au premier semestre 2018 employait au moins une personne salariée à son démarrage, et quatre sur dix parmi celles qui étaient encore actives trois ans plus tard (Insee Première n° 1962, 2023, hors micro-entreprises). Dans le monde associatif, neuf associations sur dix fonctionnent sans salarié·e selon Recherches & Solidarités. Devenir employeur reste donc un passage que beaucoup de structures ne franchissent pas, et que les autres franchissent le plus souvent sans y avoir été préparées.
On y arrive par des chemins différents. Une personne indépendante crée une société pour constituer une équipe. Un conseil d'administration recrute un·e premier·e salarié·e, puis confie la direction à une personne salariée. Des associé·es de SCOP élisent l'un·e des leurs à la direction. Une PME nomme une directrice ou un directeur général. Les cadres juridiques diffèrent, mais dans le quotidien, les points communs pèsent davantage : une place à part dans le collectif, une exposition nouvelle, et une responsabilité dont on prend la mesure au moment où surgit une situation difficile.
Cet article présente brièvement les quatre situations, puis s'attarde sur ce qu'elles partagent et sur ce qui aide à tenir le rôle.
#1
D'où vient votre pouvoir d'employeur
Dans une petite organisation, la question de savoir qui est l'employeur paraît simple. Elle se complique dès qu'on se demande d'où vient le pouvoir de recruter, d'organiser le travail ou de sanctionner.
L'employeur est la personne, physique ou morale, avec laquelle le contrat de travail est conclu. Le lien de subordination lui donne le pouvoir de donner des directives, d'en contrôler l'exécution et de sanctionner les manquements (voir Lien de subordination et pouvoir de direction). Lorsque l'employeur est une société ou une association, ce pouvoir est exercé par des personnes : soit au titre de leur mandat, soit par délégation.
Les différentes configurations
| Situation | Qui est l'employeur | D'où vient votre autorité | Ce que la première embauche change |
| ◽Indépendant·e qui crée une société pour recruter | La société que vous dirigez | Votre mandat de dirigeant·e | Vous passez de faire à faire faire, et votre propre statut évolue |
| 🔸Direction salariée d'association | L'association, représentée selon ses statuts (présidence, conseil d'administration) | Une délégation, qui doit être expresse et précise | Vous êtes à la fois salarié·e et représentant·e de l'employeur |
| 🔹Direction de SCOP | La coopérative | Le mandat que vous confient les associé·es, pour la plupart salarié·es eux-mêmes | Vous encadrez des personnes qui vous ont élu·e |
| 🔺Direction générale de PME | La société | Le mandat social ou une délégation de la présidence | Vous rendez compte à des associé·es ou à un conseil, et répondez de décisions que vous ne prenez pas toujours seul·e |
Les points d'attention
Deux points méritent attention.
- 📌Le premier concerne la personne indépendante qui recrute. Les travaux disponibles, surtout étrangers, montrent que la première embauche suit en général une croissance de l'activité plutôt qu'elle ne la précède. À partir de données danoises, Coad, Nielsen et Timmermans (2017) observent aussi que seule une petite minorité d'indépendant·es franchit le pas, et que le premier recrutement concerne assez souvent un proche. On recrute donc fréquemment sous la pression du volume de travail, ce qui laisse peu de temps pour se préparer au rôle.
- 📌Le second concerne les associations. L'employeur y est l'association, et ce sont les administrateur·ices, le plus souvent bénévoles, qui deviennent employeurs à la première embauche. Lorsque la direction est ensuite confiée à une personne salariée, celle-ci n'exerce que les pouvoirs qui lui ont été délégués, et une délégation de recrutement ne s'étend pas d'elle-même aux autres décisions, comme le licenciement. Une délégation de pouvoirs, quelle que soit la structure, n'a de portée que si la personne qui la reçoit dispose de la compétence, de l'autorité et des moyens nécessaires pour l'exercer.
💡 Ce que ça change pour vous : Avant ou juste après la première embauche, écrivez qui exerce quel pouvoir : qui recrute, qui fixe les horaires et les congés, qui conduit les entretiens, qui peut sanctionner, qui signe une rupture de contrat. En association, ce travail se fait avec le conseil d'administration (voir Dirigeants associatifs : comment améliorer l'accompagnement de votre direction salariée ? et Être employeur en association). Dans une société, il passe par une délégation formalisée lorsque la présidence n'exerce pas elle-même ces pouvoirs.
#2
Ce que ces situations ont en commun
Au-delà des statuts, devenir employeur ou représentant·e de l'employeur produit des effets très proches d'une situation à l'autre.
🗣️ Sur le terrain : Les administrateur·ices d'association qui recrutent leur premier·e salarié·e ne mesurent pas tous qu'ils deviennent employeurs, ni ce que cela implique. Plus largement, peu de personnes mesurent, au moment d'endosser ce rôle, qu'il les place à part du reste du collectif, qu'il les expose, et ce que pèse la responsabilité face aux situations rencontrées.
Une place à part dans le collectif
En devenant employeur, on quitte une position d'égal à égal avec celles et ceux dont on partageait parfois le travail la veille.
Le lien de subordination installe une asymétrie que la qualité de la relation ne fait pas disparaître : c'est vous qui décidez, ou qui portez les décisions, sur la rémunération, l'organisation du travail et la poursuite des contrats. Les membres de l'équipe le savent, même si personne ne le formule.
Cette asymétrie modifie les échanges. Certaines informations ne vous parviennent plus, une remarque faite en passant prend du poids, un moment informel n'a plus tout à fait le même sens. Les chercheur·es en gestion des PME parlent, à la suite d'Henri Mahé de Boislandelle, d'« effet de grossissement » : dans une petite structure, chaque personne, chaque relation et chaque décision occupent proportionnellement plus de place. Une décision de la direction touche directement chacun·e, et une tension entre deux personnes devient vite l'affaire de toute l'équipe.
La mise à part prend des formes différentes selon les situations. En SCOP, elle coexiste avec l'égalité des associé·es en assemblée générale : la personne qui fixe les plannings redevient, le jour du vote, une voix parmi les autres. En association, la direction salariée se trouve à la jonction de deux mondes, celui des administrateur·ices bénévoles et celui de l'équipe salariée, sans appartenir complètement à l'un ou à l'autre (voir Bénévoles et salariés dans une association : deux logiques, une mission).
Une exposition nouvelle
Le rôle d'employeur expose d'abord au regard de l'équipe. Votre humeur, votre disponibilité, l'attention que vous accordez à chacun·e et l'équité de vos décisions sont observées en permanence. Dans une équipe de quelques personnes, une différence de traitement, même involontaire, se remarque immédiatement.
Il expose aussi juridiquement. Le Code du travail fait peser sur l'employeur une obligation de sécurité : il doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé physique et mentale des personnes qu'il emploie. Cette obligation s'applique dès la première embauche, quelle que soit la taille de la structure (voir RPS : comprendre les facteurs de risque et sortir des idées reçues).
L'exposition varie enfin selon la situation de départ :
- 📌la personne indépendante qui recrute engage souvent ses revenus, et parfois son patrimoine, dans la réussite de cette embauche ;
- 📌la direction salariée d'association est exposée des deux côtés, face au conseil d'administration et face à l'équipe, et doit parfois porter des décisions qu'elle n'a pas prises ;
- 📌la direction de SCOP dépend du renouvellement de son mandat par celles et ceux qu'elle encadre ;
- 📌la direction générale de PME peut voir son mandat prendre fin sur décision des associé·es ou du conseil.
Le poids de la responsabilité face aux situations rencontrées
La responsabilité d'employeur prend toute sa mesure avec le temps, face à des situations concrètes qui arrivent rarement au moment prévu : un arrêt de travail prolongé dans une équipe de cinq personnes, un·e salarié·e en difficulté dans son travail, un conflit qui s'installe entre deux collègues, une baisse d'activité qui pose la question des emplois, un signalement de harcèlement, une inaptitude prononcée par la médecine du travail.
Chacune de ces situations demande de décider, de protéger, de tenir un cadre, souvent sans interlocuteur.rice interne avec qui réfléchir. Là où une grande organisation répartit cette charge entre un service RH, une hiérarchie et des instances représentatives, une petite structure la fait reposer sur une ou deux personnes, qui découvrent en même temps la situation et la manière de la traiter.
💡 Ce que ça change pour vous : Identifiez avant d'en avoir besoin les personnes vers qui vous tourner pour ces situations : expert·e-comptable, conseil en droit du travail, appui RH, service de prévention et de santé au travail. Pour les situations de harcèlement, les articles Le harcèlement moral au travail et Harcèlement sexuel et agissements sexistes au travail détaillent ce que l'employeur doit faire.
#3
Trois manières fréquentes de se situer dans le rôle
Face à cette position inconfortable, trois manières de faire reviennent souvent dans les structures que j'accompagne. Chacune répond à un malaise réel, et chacune produit des effets avec le temps.
| Manière de faire | Ce qu'on entend | Ce qui se joue | Ce que cela produit |
| Minimiser l'asymétrie | « Ici, on est une famille »« On est tous au même niveau » | Une façon d'atténuer une position qui gêne. On la rencontre souvent dans les structures à forte culture collective, associations et coopératives comprises. | Les décisions difficiles sont vécues comme des ruptures de confiance, et les désaccords prennent un tour personnel. |
| Insister sur l'autorité | « C'est moi qui décide » | Une façon de compenser l'insécurité du rôle, fréquente dans les premiers mois ou après une période de débordement. | L'équipe signale moins ce qui ne va pas, et les problèmes remontent tard. |
| Différer | « Ça va se tasser » | Une façon de repousser les conversations difficiles en espérant que la situation évolue d'elle-même. | Les difficultés s'installent, et le collectif interprète l'absence de réaction comme une forme d'acceptation. |
Ces manières de faire ne sont pas réservées à une situation. On peut minimiser l'asymétrie à la tête d'une SCOP comme d'une petite entreprise, et différer les décisions en direction associative comme en direction générale. La troisième est sans doute la plus répandue. Quand une tension est déjà installée, l'article Gestion des conflits au travail propose des repères pour intervenir.
#4
Ce qui aide à tenir la fonction
Tenir la fonction employeur demande surtout de la régularité, et quelques appuis identifiés à l'avance.
Écrire ce qui va de soi
Dans une petite structure, beaucoup de choses fonctionnent à l'implicite : les horaires réels, les priorités, ce qui est attendu de chaque poste. Quand une difficulté survient, ce qui n'a jamais été écrit donne lieu à des lectures différentes. Quelques lignes suffisent souvent, et la fiche de poste, construite avec la personne concernée, constitue un bon point de départ.
Distinguer la personne et la situation
Dire à quelqu'un que son travail n'atteint pas le niveau attendu ne revient pas à juger la personne. Refuser une demande non plus. Tenir cette distinction aide à garder des échanges sur le travail lui-même, et limite le risque de voir chaque désaccord devenir une affaire personnelle.
Traiter tôt
Une situation reprise dans les jours qui suivent se règle en général par un échange, alors qu'avec les mois elle tend à s'installer comme une habitude ou à tourner au conflit.
✅ Avant ou juste après la première embauche
- Les pouvoirs sont écrits : qui recrute, organise, évalue, sanctionne, met fin à un contrat
- En association, le conseil d'administration a formalisé ce qu'il délègue, et à qui
- En SCOP, l'articulation entre le mandat de direction et le contrat de travail est claire pour tout le monde
- En PME, la délégation dont bénéficie la direction générale est écrite et lui donne les moyens de l'exercer
- Votre propre protection sociale et votre prévoyance ont été vérifiées
- Les obligations de base sont en place : contrat, convention collective applicable, document unique d'évaluation des risques, entretiens obligatoires
Vous savez vers qui vous tourner en cas de situation difficile

Conclusion
Quelle que soit la manière dont on devient employeur, on prend une place à part, exposée, et chargée d'une responsabilité qui se révèle avec les situations.
→ Les cadres juridiques diffèrent selon que l'on dirige sa propre société, une association, une SCOP ou une PME, et il est utile de savoir d'où vient son pouvoir.
→ Les points communs pèsent davantage au quotidien : l'asymétrie avec l'équipe, le regard porté sur chaque décision, et des situations difficiles à traiter souvent seul·e.
→ Écrire les pouvoirs, traiter tôt et identifier ses appuis aident à tenir le rôle dans la durée.
Le prochain article de la série aborde une autre tension du quotidien : la difficulté à garder du temps pour la stratégie quand l'opérationnel prend toute la place.
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📰A retrouver dans la même série :
| ✅ Acte 1 - Prendre sa place |
| 1. Dirigeant d'une petite organisation : le métier sans mode d'emploi |
| 2. Les premiers mois : quand tout est urgent et que vous êtes toujours en phase découverte |
| 3. Devenir employeur dans une petite organisation : quatre situations, une même responsabilité [vous êtes ici] |
| 4. Stratégie et opérationnel dans une petite organisation : un bras de fer permanent |
| 5. Dirigeant d'une petite organisation : pourquoi l'information ne vous remonte pas |
| 🌱 Acte 2 - Faire grandir |
| 6. Diriger et manager à la fois : la posture de manager dans une petite organisation |
| 7. Dirigeant·e d'une petite organisation : conduire un changement sans négliger les étapes |
| 8. Dirigeant·e d'une petite organisation : conduire un changement sans négliger les étapes |
| 🪢Acte 3 - Durer |
| 9. La solitude du dirigeant : ce qu'elle coûte à toute l'organisation |
| 10. Votre santé : le talon d'Achille de votre organisation |
| 11. Vers qui vous tourner ? Les appuis disponibles pour les dirigeants |
➕ En complément de la série : les dirigeant.e.s confronté.e.s à une baisse d'activité, une perte de financement ou une tension de trésorerie trouveront des repères opérationnels dans Difficultés économiques : le kit de survie du dirigeant